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Nos lecteurs ont la parole

Halte à la vidéosurveillance !

Wissam  HOJAIBAN
Parmi tous les nouveaux gadgets qui ont transformé notre vie et notre façon de communiquer au cours des quelques dernières années, il y en a qui, malgré son  apparence anodine, posent un vrai problème et portent de plus en plus à s'inquiéter : les caméras de vidéosurveillance (CCTV). Elles prolifèrent partout, petites ou grandes : malls, entrées d'immeubles et de garages, institutions  bancaires et publiques et même récemment dans les endroits publics les plus fréquentés. L'œil vous scrute à chaque coin de rue, bien niché dans son socle et qui semble vous dire : « Gare à toi, je te vois ! »
Comment en est-on arrivé à cet état de fait, et surtout à l'apathie générale qui l'accompagne ? Certes, l'évolution a été d'abord technologique, avec la miniaturisation accrue des caméras vidéo et la baisse spectaculaire de leur prix de fabrication. Cependant, l'évolution la plus cruciale a été d'ordre psychologique, entendre : lavage de cerveau des « masses ». Le sentiment d'insécurité dans le monde ne date pas d'hier, mais l'on peut situer son coup d'accélérateur définitif aux attentats du 11 septembre 2001. C'est depuis que la suspicion et la surveillance exacerbées ont fait boule de neige, boule qui a fini par atteindre nos rivages. L'insécurité, les Libanais la connaissaient depuis longtemps, mais c'est le déferlement soudain des méthodes de « sécurisation » et de « monitoring », avec tous les gadgets attenants, qui a été neuf pour eux. Les multiples attentats à la voiture piégée qui ont eu lieu par la suite sur le sol libanais, et même si le pays en avait connu de bien plus meurtriers, ont consacré la présence d'agents de « sécurité » et de caméras à l'entrée de chaque supermarché, de chaque centre commercial, bientôt de chaque immeuble et de chaque boutique. Le citoyen est fouillé, scanné et surtout filmé. Il est le suspect numéro un, présumé coupable avant d'être innocent, au nom de la préservation de sa propre « sécurité ». Si l'insécurité elle-même est née avec l'univers et est synonyme de vie, le sentiment d'insécurité permanent, lui, semble être le nouveau « trend ». Il nous donne un rush d'adrénaline, tout comme ces films d'action qu'on nous sert dans les centres commerciaux ultrasécurisés, et où la planète est constamment menacée par des terroristes - arabo-musulmans il va de soi. Ou comme au mariage récent d'une vedette libanaise de la chanson, avec déballage de luxe et de kitsch, mais aussi portiques de sécurité à l'entrée où les invités sont scannés et fouillés de la tête aux pieds. Mauvais goût ou simple signe des temps ?
Accompagnant cette évolution endocrinienne, les émissions de « téléréalité » ont fini par ébranler dans l'esprit du public toute notion de vie privée et d'intimité. Au vomi informe des participants répond le voyeurisme revendiqué des téléspectateurs. Les émissions du type « Big Brother », où les acteurs sont filmés 24 heures sur 24 dans leurs activités les plus quotidiennes, sont sans aucun doute l'exemple le plus parlant de la banalisation dans l'esprit des « masses » de la surveillance généralisée et de la dédramatisation (ou dramatisation en l'occurrence) du cauchemar orwellien.
S'étonne-t-on dès lors qu'on livre aujourd'hui de plein gré ses informations les plus intimes aux « réseaux sociaux » d'Internet ou qu'on accepte sans broncher la présence de caméras de vidéosurveillance à tout-venant ?
L'avantage que ses inventeurs attribuent à la vidéosurveillance - prévenir et aider à résoudre les crimes  est une baudruche facile à crever. Plusieurs études ont été menées en Europe et aux États-Unis. La plupart concluent à l'inefficacité de la vidéosurveillance. En 2008, lors de la Security Document World Conference, Scotland Yard soi-même parla d' « utter fiasco » (fiasco total). Selon ces études, le taux de criminalité n'a pas diminué depuis l'installation des caméras, car les crimes n'ont fait que se déplacer vers les zones non surveillées.  Autrement dit, les caméras de vidéosurveillance ne sont qu'une solution de facilité qui donne bonne conscience tout en détournant le regard des causes profondes de la délinquance et de leur prévention.
En revanche, les problématiques occasionnées par ces caméras sont d'une nature autrement plus inquiétante. Et même si dans quelques cas elles aidaient à résoudre certaines infractions, le prix à payer est plus qu'exorbitant.
Tout d'abord se pose la fameuse question de la protection de la vie privée du citoyen. A-t-on le droit de vous filmer à votre insu alors que vous marchez dans la rue, discutez dans un café-trottoir ou sortez en rendez-vous galant sur la corniche ? Où s'arrête l'espace public et où commence le privé ? Et qui en décide ? Les caméras sont-elles placées de telle manière qu'elles ne filment pas, comme par hasard, l'intérieur des commerces ou des habitations avoisinants ? Qui a accès aux données filmées ? Pour combien de temps sont-elles stockées et qui en garantit l'usage adéquat ?
Une autre conséquence de l'usage abusif de ces caméras, dans le contexte plus large des fouilles généralisées et autres « scannages », c'est celui de la dégradation du citoyen et de l'être humain, ramené au rang d'objet, contrôlable et manipulable à souhait. Les sentiments humains tendent à disparaître face à une image déshumanisée, dépourvue d'âme. Dans la logique de la surveillance généralisée, l'autre est une menace potentielle et doit être mis sous contrôle permanent. D'où une autre conséquence dangereuse : l'instauration d'un climat de suspicion étendue et de méfiance omniprésente dans les relations humaines et les activités les plus quotidiennes. C'est l'érosion à long terme du contrat social, basé sur un minimum de confiance et de convivialité - et qui n'empêche pas la vigilance. Cette surenchère dans la méfiance ne peut conduire en tout logique qu'à un effet pervers, c'est-à-dire à l'augmentation de la criminalité.
D'autres problèmes, comme l'anxiété et la paranoïa liées au sentiment d'être constamment sous surveillance, peuvent aussi surgir. Ces effets ne devraient pas être sous-estimés, surtout à l'aune des nouvelles technologies de surveillance qui sont à nos portes. Dans plusieurs gares et aéroports d'Europe, un système est déjà mis à l'essai : un mur lumineux qui  permet de repérer et d'identifier chaque passant. Un geste brusque, un arrêt soudain, un retour en arrière sont interprétés par cet écran comme un « comportement suspect » et l'individu en question est identifié grâce à des données biométriques et fiché comme terroriste potentiel. L'extension de ces technologies, ainsi que leur miniaturisation (jusqu'à ce que les caméras ne soient plus repérables à l'œil nu), soulèvent des questions brûlantes.
Dans les pays occidentaux, plusieurs voix se sont déjà élevées contre ces méthodes qui représentent une volonté de contrôle absolu et le totalitarisme le plus abject. « On accepte de sacrifier une partie de notre sécurité contre moins de surveillance », proclamaient les banderoles des manifestants français. Des associations comme « Privacy International » (en écho à « Transparency International ») et « Souriez, vous êtes filmés » ont vu le jour et organisé entre autres des opérations de masquage des caméras. Les habitants d'une bourgade tranquille d'Angleterre, eux, ont chassé à coups de pierres la camionnette de Google Street View alors qu'elle filmait leurs maisons. Nous Libanais tombons en extase devant tout gadget et toute technologie, pourvu qu'ils soient « in » et viennent d'Occident. L'absence dans notre pays d'une véritable société civile qui pose les bonnes questions n'est plus à prouver. Et pourtant. Les conséquences des abus de la vidéosurveillance au Liban promettent d'être encore plus dévastatrices qu'ailleurs. Alors que dans certains pays, la loi encadre plus ou moins les abus, ici l'anarchie est reine. Et tandis que d'autres populations sont plus éparpillées, le Liban est un mouchoir de poche où celui qui est derrière l'écran a de fortes chances d'être du même village ou quartier que la personne filmée et n'est pas forcement porté sur la discrétion. Alors que beaucoup d'entre nous ont gagné de haute lutte leur petit espace privé dans un pays où le contrôle social est étouffant, la vidéosurveillance semble être en effet un fameux retour en arrière.
Si certains usages ponctuels de la vidéosurveillance peuvent être justifiés, il est clair que la banalisation du système et son omniprésence posent des questions urgentes et demandent un encadrement légal. On peut facilement imaginer l'enthousiasme d'un Hitler ou d'un Staline pour de tels instruments, s'ils avaient existé à leur époque. Qui empêchera demain qu'on installe des caméras dans nos chambres à coucher et nos salles de bains ? Après tout, elles pourraient servir de preuve en cas de conflit conjugal ou de cambriolage. Le seul obstacle qui pourra mettre fin à ce cauchemar est un « non » collectif et citoyen.

Wissam  HOJAIBAN
Parmi tous les nouveaux gadgets qui ont transformé notre vie et notre façon de communiquer au cours des quelques dernières années, il y en a qui, malgré son  apparence anodine, posent un vrai problème et portent de plus en plus à s'inquiéter : les caméras de vidéosurveillance (CCTV). Elles prolifèrent partout, petites ou grandes : malls, entrées d'immeubles et de garages, institutions  bancaires et publiques et même récemment dans les endroits publics les plus fréquentés. L'œil vous scrute à chaque coin de rue, bien niché dans son socle et qui semble vous dire : « Gare à toi, je te vois ! » Comment en est-on arrivé à cet état de...
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