N'est-il pas grand temps que ses pêcheurs en eau trouble arrêtent de se jouer effrontément de l'avenir de tout un peuple en allant jusqu'à lui occulter les causes profondes de l'instabilité quasi permanente qui le secoue et la succession des troubles fréquents qui n'ont cessé d'empoisonner son quotidien ? Ne se doivent-ils pas d'agir, au titre d'élus et de représentants de la nation, pour que ces derniers arrêtent de trinquer à chaque étape de l'histoire contemporaine, du fait de la guerre des autres sur leur territoire ?
Aujourd'hui, et après tous les dégâts et sacrifices subis depuis la guerre de 1975 et la tutelle syrienne et ses conséquences profondes sur le front politique libanais, on assiste à un retour voilé de la Syrie, munie à nouveau d'une délégation de pouvoir, pour initier au Liban un autre tournant de la géostratégie régionale et agir par l'intermédiaire d'une nouvelle génération d'acteurs politiques libanais. Le scénario choisi pour le faire a débuté en 2008 et s'est déroulé selon une procédure parfaitement élaborée. Il y a eu tout d'abord un accord pour un échange diplomatique entre les deux pays et l'ouverture d'ambassades dans chaque capitale, suivi d'une campagne de réconciliation générale engagée au Liban après les résultats inattendus des élections législatives de juin 2009, et d'une réconciliation entre des politiques libanais et le régime syrien, suivi de la formation d'un cabinet d'union nationale et de la visite du Premier ministre libanais dans la capitale syrienne, avec, à la clé, une déclaration ministérielle axée exclusivement sur un objectif essentiel : la restauration des institutions de l'État.
En suivant les débats autour des modalités d'exécution de ce projet, et en écoutant les propositions et suggestions y relatives, on est sidéré, non seulement par l'ignorance de certains membres éminents de la classe politique, mais plus grave encore par la mauvaise foi flagrante de bon nombre d'entre eux et pas des moindres, lorsqu'ils suggèrent le plus sérieusement du monde la création de structures parallèles à celles existantes, pour assurer la restauration et la réorganisation du service public.
Feus le président Fouad Chéhab et cheikh Farid Dahdah ont dû certainement se retourner dans leurs tombes en écoutant les élucubrations de ces « fromagistes », comme le président Chéhab aimait à qualifier une certaine catégorie de politiciens de l'époque, et peut-être, sans le prévoir alors, une catégorie qui fait les beaux jours aussi de la nôtre...
Mais de quel État veut-on restaurer aujourd'hui les institutions ? Est-ce celui de 1943, de Taëf, ou d'une nouvelle structure qu'il faut commencer à construire, après avoir sabordé systématiquement l'ancienne (surtout depuis 1975 et à ce jour), afin de l'intégrer au cœur d'un Moyen-Orient tel que vu et dessiné par un Occident de plus en plus tiraillé entre son alliance indéfectible avec Israël et son inquiétude de l'avancée arabe et musulmane au sein de l'Europe profonde et d'autres continents non moins importants ?
Pourquoi les politiques honnêtes et réfléchis de ce pays (parce qu'il en existe sûrement), ne s'unissent-ils pas et ne se mobilisent-ils pas suffisamment pour expliquer au peuple et à la jeunesse l'existence possible d'une telle éventualité et de ses conséquences sur l'avenir de nos institutions républicaines et constitutionnelles ? Pourquoi ne leur disent-ils pas que les difficultés de communication en profondeur entre les différentes parties du tissu sociopolitique libanais sont quelque part liées aux intérêts et impératifs stratégiques régionaux ? Pourquoi ne pas leur expliquer aussi que nos chantiers nationaux, principaux ou secondaires, sont considérés, selon cet archétype de réflexion, comme des jalons de ce grand chantier moyen-oriental entrepris à l'avènement d'Israël et dont le canevas est inexorablement exécuté au travers d'un chemin de croix interminable et meurtrier subi par les peuples de cette région et qui ne pourra trouver son épilogue qu'au moment de la signature d'une paix régionale ?
Mais pour revenir à nos problèmes actuels et aux tiraillements qui perturbent les relations entre nos politiciens depuis le retour au grand bazar des nominations et à la réhabilitation du rôle des institutions, il faut que les sages de la République, en attendant l'évolution des événements régionaux, ne se laissent pas piéger durant cette épreuve par des esprits aventureux qui pourraient entraîner le pays encore plus loin, dans un démantèlement systématique de sa réalité historique. Sa formule de coexistence communautaire et d'équilibre national, sa richesse culturelle et humaniste, et peut-être sa quête future d'un éventuel statut de neutralité positive pour le mettre à l'abri des appétits féroces de ses voisins, doivent être préservées. Pour ce faire, il suffirait pour engager les réformes envisagées de se baser sur certains critères existants ou antérieurement agréés, à savoir :
1- Toutes les nominations devront obligatoirement être faites au travers du Conseil de la Fonction publique et après consultation de l'Inspection centrale, quitte à « revisiter » les structures actuelles de ces deux organismes si besoin est, et ce préalablement au mouvement administratif général, et à y nommer des cadres adéquats.
2- Les nominations devront être soumises à la procédure mentionnée dans les accords de Taëf, qui fait la différence entre les postes de première catégorie et les autres, mais en se basant dans le premier cas uniquement sur l'équation intouchable du 50/50, entre les musulmans et les chrétiens. Le reste des postes à pourvoir dans les autres catégories administratives ne devant plus désormais être soumis à des quotas confessionnels mais exclusivement à des normes de connaissance et de capacité prévues dans les décrets-lois relatifs au pourvoi desdits postes.
Par contre, si l'échéancier politique régional exige de nos décideurs un changement de cap immédiat, et que les nominations devraient avoir des objectifs différents, comme par exemple ceux de mettre en place un service public à orientation plus régionale que nationale afin qu'il réponde ultérieurement aux besoins d'une implantation géostratégique différente de celle existant actuellement, alors il faudrait envisager là aussi de le réaliser selon des normes techniquement irréprochables et avec le moins d'écueils et d'atteintes à la stabilité et à l'ordre public.
En conclusion, le Liban de 1943 et de Taëf doit être épargné à n'importe quel prix, et ce pour le bonheur de son peuple, des différentes communautés et civilisations qui l'habitent ou qui le fréquentent et pour tous ses riverains et habitants d'Orient et d'Occident. Tout ce monde s'y reconnaît un peu et y retrouve des repères qui lui sont propres. C'est pourquoi son existence et sa perduration pourraient être considérées comme un patrimoine mondial, et il faudrait s'atteler à le conserver dans son originalité et sa spécificité.
P.-S. Il aura fallu quarante ans de réflexion aux décideurs et aux politiques de notre pays pour prendre en compte une proposition faite en 1962-63, par le premier Conseil de la Fonction publique présidé par cheikh Farid Dahdah, deux ans après le début du fonctionnement de cet organisme.
Ce dernier avait en effet soumis au président Chéhab et à l'Exécutif de l'époque plusieurs rapports sur la nécessité d'adopter pour la nomination des fonctionnaires aux postes à pourvoir dans les quatre dernières catégories de l'administration publique les critères exclusifs de la connaissance et de la capacité, et préconisant que seuls les postes de première catégorie seraient pourvus, sur proposition du CFP, par le Conseil des ministres, sur une base confessionnelle paritaire et égale entre musulmans et chrétiens, avec naturellement, en sus, les autres critères adoptés pour les précédentes catégories. Mais la proposition ne fut pas alors agréée. Peut-être était-elle trop avant-gardiste et visionnaire...

