*George Soros est à la tête du Fonds Soros et de l’Open Society Institute. « Le crash de 2008 » est son ouvrage le plus récent.
Contrairement à l'expérience japonaise, cette crise est véritablement mondiale et non confinée à un seul pays. Et, contrairement à la Grande Dépression, cette fois-ci, le système financier a été artificiellement maintenu plutôt que d'avoir été autorisé à s'effondrer.
En fait, l'ampleur du problème est même plus importante que durant la Grande Dépression. En 1929, l'encours total du crédit était de 160 % du PIB aux États-Unis et il a grimpé jusqu'à 250 % en 1932. En 2008, nous avons démarré à 365 % - et ce calcul ne tient pas compte de l'utilisation généralisée des dérivés, inexistants dans les années 30.
En dépit de cela, le respirateur artificiel a fonctionné. Un an à peine après la faillite de Lehman Brothers, les marchés financiers sont stabilisés, les marchés boursiers se sont redressés et l'économie montre des signes de rétablissement. Les affaires reprennent, comme d'habitude, et le crash de 2008 n'est plus qu'un mauvais rêve.
Malheureusement, la reprise pourrait bien s'essouffler et nous pourrions être confrontés à un second revers économique, bien que je ne sois pas certain de l'échéance, 2010 ou 2011.
Ils sont quelques-uns à partager mon analyse, même si elle ne reflète pas l'avis général. Si cette reprise devait durer, ils seraient nombreux à penser que cela continuera ainsi. Mais à mon avis, cette situation est caractéristique de situations totalement déséquilibrées lorsque les perceptions sont en décalage avec à la réalité.
Et pour compliquer les choses, ce décalage est à double sens. Ils sont nombreux à ne pas s'être rendu compte que cette crise était différente des précédentes, que nous sommes à la fin d'une ère. D'autres, dont je fais partie, n'ont pas réussi à anticiper l'étendue du rebond.
Les autorités financières internationales ont globalement géré la crise de manière identique aux précédentes : ils ont renfloué les institutions défaillantes et mis en place des plans de sauvetage monétaires et budgétaires. Mais cette crise a été bien plus profonde et ces techniques n'ont pas fonctionné. Le sauvetage raté de Lehman Brothers a changé les règles du jeu : les marchés financiers ont effectivement cessé de fonctionner.
En d'autres termes, les gouvernements ont dû apporter des garanties pour qu'aucune autre institution dont la faillite aurait mis le système en danger ne soit autorisée à faillir. C'est là que la crise s'est répandue à la périphérie de l'économie mondiale, parce que les pays de la périphérie n'étaient pas en mesure d'apporter des garanties aussi fortes.
L'Europe de l'Est a été la plus durement frappée. Ces pays ont utilisé les bons bilans de leur Banque centrale pour pomper de l'argent dans le système et pour garantir la responsabilité des banques commerciales, tandis que les gouvernements optaient pour le financement des déficits pour stimuler l'économie à une échelle sans précédent.
Mais c'est une grave erreur d'interprétation que de penser, comme semble le faire la grande majorité des acteurs du secteur, que le système financier mondial a échappé à la catastrophe et que les affaires reprennent comme d'habitude. Pas moyen de remettre les pièces du puzzle ensemble.
La mondialisation des marchés financiers initiée dans les années 80 a permis la libre circulation du capital financier, rendant difficile sa taxation ou sa régulation, et le plaçant dans une position privilégiée : les gouvernements ont dû se concentrer sur les exigences du capital international plutôt que de satisfaire leurs propres citoyens. Difficile pour les pays d'opposer une quelconque résistance.
Mais le système financier mondial qui en est sorti était fondamentalement instable parce que bâti sur un principe erroné selon lequel les marchés financiers pouvaient être laissés à eux-mêmes en toute sécurité. C'est pour cela qu'il s'est écroulé, et c'est pour cela qu'il ne peut être réassemblé.
Les marchés mondiaux ont besoin d'un système de régulation mondiale, mais les régulations existantes sont ancrées dans le principe de souveraineté nationale. Des accords internationaux existent, notamment les accords de Bâle sur les minima de fonds propres des banques ; et la coopération entre les régulateurs du marché est bonne. Mais l'autorité suprême est toujours l'état souverain.
Cela veut dire que l'on ne peut pas tout simplement redémarrer un système qui a calé ; nous avons besoin de créer un système de régulation qui n'a jamais existé. Au point où en sont les choses, le système financier de chaque pays est soutenu et encouragé par son propre gouvernement. Mais les gouvernements se concentrent principalement sur leur propre économie. Ce qui donne lieu à ce que l'on pourrait qualifier de protectionnisme financier ; un protectionnisme financier qui perturbe et qui peut même détruire les marchés financiers mondiaux. Les régulateurs britanniques ne dépendront plus jamais des autorités islandaises et les pays d'Europe de l'Est ne veulent pas rester dépendants des banques étrangères.
Les régulations doivent donc être d'envergure internationale. Dans le cas contraire, les arbitrages pourraient étrangler les marchés. L'activité se déplacerait vers des pays dans lesquels le « climat régulateur » serait le plus favorable, exposant d'autres pays à des risques qu'ils ne peuvent assumer.
La mondialisation est un succès dans la mesure où elle a obligé les pays à supprimer leur régulation. Mais le processus ne fonctionne pas à reculons. Il sera difficile de mettre tout le monde d'accord sur des régulations uniformes. Chaque pays a des intérêts différents, ce qui amène à des solutions différentes.
C'est le cas en Europe où les États membres de l'Union européenne n'arrivent pas à convenir d'un système commun de règles financières. Comment le reste du monde pourrait-il y parvenir ?
Dans les années 30, le protectionnisme commercial a contribué à aggraver une situation déjà mal en point. Dans notre économie globalisée d'aujourd'hui, la montée d'un protectionnisme financier constitue encore un plus grand danger.
© Project Syndicate, 2009.
Traduit de l'anglais par Frédérique Destribats.

