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Nos lecteurs ont la parole

Conduire au Liban

Joseph W. ZOGHBI
Quand vous passez votre permis de conduire dans un pays « développé », la condition nécessaire est d'apprendre presque sans faute les centaines de questions du code de la  route. Le candidat est recalé  s'il fait plus de quatre fautes à l'examen de passage et ne passera pas son examen de conduite. S'il passe l'examen théorique, l'examen de conduite proprement dit est encore plus dur, et très peu de personnes le réussissent du premier coup. Cela montre l'importance de l'octroi du permis de conduire dans les pays développés aux candidats qui le méritent. Cette sévérité permet aux jeunes conducteurs d'acquérir le réflexe du respect de la réglementation et, de ce fait, de respecter les priorités, de diminuer les incivilités au volant et le risque d'accidents et de drames.  
En le comparant avec les pays développés, le Liban se situe dans la préhistoire. Si l'on veut caricaturer le conducteur type au Liban il est : fou, sauvage, agressif, impoli, sans éthique, impatient. Cependant, si l'on veut reconnaître avec Rousseau que l'homme est foncièrement bon, il faudrait chercher la raison qui pousse les Libanais à adopter ce comportement au  volant. Tout n'est peut-être pas de leur faute, mais ils en sont responsables dans tous les cas.
L'une des raisons principales de ce comportement est le manque d'éducation civique. Mais n'allons pas jusqu'à dire que le Libanais est sans éducation. Essayons de cibler un peu plus le problème et disons que la raison réside dans le fait que le conducteur libanais a été mal formé pour conduire une voiture. Je me souviens du passage de mon permis au Liban. Il y avait à retenir une seule page d'un code de la route comportant en outre les signes principaux. Il fallait bien sûr suivre aussi  les rudiments de la conduite : principalement parquer la voiture, ne pas caler, et c'est tout !
En Europe, j'ai été obligé d'apprendre les 100 pages du code. Quelle différence ! On ne soupçonne pas le degré d'« analphabétisme routier » dans lequel on est noyé. Cette obligation m'a fait quand même beaucoup de bien. Je suis devenu vraiment civilisé derrière mon volant, je respectais les priorités et les marquages au sol, je ne « mordais » plus sur les lignes continues ni sur les passages zébrés, je n'éblouissais pas avec mes phares les automobilistes que je croisais, je ne mettais les feux de brouillard que quand il y avait vraiment du brouillard, je ne pestais plus contre les gens qui respectaient la vitesse autorisée, je ne mettais plus les gens en difficulté quand je savais que je devais attendre mon tour pour passer, je ne zigzaguais plus, etc.
Je suis devenu civilisé. Mais j'étais obligé de me civiliser. Toutes les routes respectaient les normes, les marquages et signalisations et la police sévissait sans pitié contre les contrevenants. Donc l'État assumait ses responsabilités, d'un côté, et le conducteur, d'un autre côté, avait des comptes à rendre. Qu'en est-t-il chez nous ? Moi, conducteur lambda, mon cauchemar chaque matin et chaque soir est de conduire de ma maison de Kornet Chehwan à mon bureau à Sin el-Fil. Non seulement on ne peut pas rouler calmement, de manière civilisée, car vous êtes agressé de toutes parts, mais on vous traite de plus de tous les noms d'oiseau si vous prenez votre temps pour mettre le clignotant, dépasser, vous rabattre, etc., respecter le marquage au sol sur les routes là où elles existent ou tracer dans notre imagination des lignes pour ne pas trop zigzaguer sans le vouloir quand elles n'existent pas.  
Il y a quelques jours, je roulais tranquillement à Sin el-Fil dans mon « sillon » quand j'entendis un bruit sourd : ma voiture vient d'être heurtée par le pneu d'un monstrueux camion-citerne dont le chauffeur descend, me hurle
dessus, arguant qu'il ne m'a pas vu parce qu'il est juché trop haut et surtout que j'étais dans son angle mort. Il m'invite à m'installer à sa place pour le constater. Moi j'étais dans un état de colère indescriptible ; ma voiture était bonne pour la casse. Il me propose de faire appel au « khabir » pour établir un constat alors que je voulais vraiment en finir et retrouver le calme de mon bureau. Je lui suggère de couper la poire en deux bien qu'il soit dans son tort.  Impossible de le faire plier, il fallait le « khabir ». Et tout ce monde qui klaxonnait autour de nous... C'était infernal. J'ai pensé à cet instant à cette merveilleuse invention qu'est le constat à l'amiable, qui existe en Europe, qu'on peut remplir, cosigner et envoyer à nos assurances respectives. Est-il si difficile de le faire ? Pourquoi ne pas instaurer ce constat au Liban ? Ce serait tellement plus facile.
La morale de l'histoire est qu'on ne conduit pas une voiture au Liban, on conduit chacun son brancard au meilleur des cas. Si vous voulez vous montrer civilisé, on ne vous en laissera pas l'occasion. Cela est interdit, il ne faut pas prendre de mauvaises habitudes. Bref, l'innocent paie, le coupable s'en sort, et tout le monde se résout à vivre dans son anarchie. Jusqu'à quand ?

Joseph W. ZOGHBI
Quand vous passez votre permis de conduire dans un pays « développé », la condition nécessaire est d'apprendre presque sans faute les centaines de questions du code de la  route. Le candidat est recalé  s'il fait plus de quatre fautes à l'examen de passage et ne passera pas son examen de conduite. S'il passe l'examen théorique, l'examen de conduite proprement dit est encore plus dur, et très peu de personnes le réussissent du premier coup. Cela montre l'importance de l'octroi du permis de conduire dans les pays développés aux candidats qui le méritent. Cette sévérité permet aux jeunes conducteurs d'acquérir le réflexe du respect de la réglementation et, de ce fait, de respecter les...
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