« La privatisation est un des moyens les plus efficaces pour augmenter la productivité du secteur public, assainir les finances publiques et créer de nouveaux emplois », souligne ainsi l'économiste Kamal Hamdane dans un entretien avec L'Orient-Le Jour. « Certes, elle demeure tributaire de plusieurs facteurs, dont les conditions du marché international - peu propices à l'heure actuelle en raison de la crise internationale -, mais sa mise en route est essentielle », ajoute-t-il.
Pour l'économiste Marwan Iskandar, la privatisation est bien plus que cela ; « il s'agit désormais d'un processus vital qu'il faudra entamer dans les plus brefs délais pour éviter l'effondrement ».
Privatiser l'EDL
Faisant notamment allusion au déficit croissant de l'Électricité du Liban (EDL), qui a dépassé l'an dernier 1,6 milliard de dollars, Marwan Iskandar met l'accent sur la nécessité de privatiser « au moins » la branche de production de la compagnie. « Aujourd'hui, l'État devrait paver la voie à l'entrée d'acteurs privés sur ce marché pour mettre en place de nouvelles centrales pouvant produire une capacité supplémentaire de 1 500 mégawatts. Cela permettrait, d'une part, de doubler en moins de deux ans la production électrique et de combler ainsi le déficit estimé aujourd'hui à 700 mégawatts, mais aussi de réduire le déficit de l'EDL de près de 400 millions de dollars », explique-t-il dans un entretien avec L'Orient-Le-Jour. Quant aux quatre centrales déjà existantes (Zouk, Jiyyé, Bared et Zahrani), « elles peuvent rester dans un premier temps aux mains de l'État. Celles de Bared et de Zahrani devraient toutefois être alimentées uniquement en gaz naturel, car cela augmenterait de 550 mégawatts leur capacité de production et permettrait de réaliser des économies d'environ un demi milliard de dollars ».
Construites au milieu des années 90, ces deux centrales avaient en effet jusque-là fonctionné au mazout, un combustible plus cher, alors qu'elles étaient conçues pour fonctionner au gaz naturel. « C'est d'ailleurs la raison pour laquelle elles n'ont jamais atteint leur optimum, évalué à 900 mégawatts », ajoute M. Iskandar.
En privatisant une partie de la branche de production et en améliorant les conditions des centrales existantes, l'État pourra ainsi combler le déficit énergétique, et surtout réduire le déficit de l'EDL « de près de 900 millions de dollars, soit près de 70 % », souligne-t-il. « Dans un second temps, l'État pourrait songer à une privatisation des centrales de Zouk et de Jiyyé », ajoute M. Iskandar, qui estime en outre nécessaire la construction dans les plus brefs délais d'un réseau de haute tension permettant de réduire les fuites de courant de 17 % à 7 % du total de l'énergie produite. « Ce projet, dont le coût s'élève à près de 300 millions de dollars, contribuerait en parallèle à augmenter l'énergie disponible », indique-t-il.
Les télécoms
Quant au secteur des télécoms, Marwan Iskandar préconise l'amélioration de l'infrastructure existante avant toute privatisation. « Augmenter le taux de pénétration, réduire les tarifs, améliorer la qualité du service ou encore mettre en place le broadband sont des étapes essentielles qui devront précéder l'entrée en jeu de compagnies privées ». Cela permettrait en effet d'augmenter le prix de vente des deux réseaux que l'économiste estime entre 7 et 10 milliards de dollars, dépendamment des conditions du marché international.
Une éventuelle privatisation du secteur de la téléphonie mobile couperait toutefois les vannes à l'État, qui touche aujourd'hui plus d'un milliard de dollars par an sous forme de recettes provenant de l'exploitation des deux réseaux mobiles, estiment certains. Cette idée, qui demeure au cœur du débat économique, ne fait pas toutefois l'unanimité. Pour Marwan Iskandar, « les avantages d'une privatisation du secteur de la téléphonie mobile sont de loin plus larges » que les pertes en question. « Outre la baisse substantielle du principal de la dette et de son service, la privatisation aurait un impact positif sur le développement de nombreux secteurs annexes ou indépendants, tels que celui du marché financier, dont la capitalisation devrait augmenter entre 50 % et 60 % dans le cas d'une privatisation des télécoms ».
Appliquer
les lois 431 et 462
Sur le terrain, seule la privatisation du secteur de la téléphonie mobile est aujourd'hui envisageable, souligne de son côté le président du Haut Conseil de la privatisation (HCP), Ziad Hayek, dans un entretien avec L'Orient-Le-Jour. « Celles de la téléphonie fixe et de l'électricité sont régies par deux lois déjà adoptées au Parlement, mais qui attendent toujours leur application. » « Les responsables sont souvent enclins à évoquer le sujet de la privatisation de manière vague et avec peu de précision », déplore-t-il. En effet, la loi no. 431, adoptée en 2002, prévoit une privatisation du secteur de la téléphonie fixe, précédée d'abord de la mise en place d'une autorité de régulation puis de la création de Liban Télécoms. « Or aujourd'hui, nous sommes toujours bloqués au niveau de la seconde étape », rappelle-t-il. Quant à la loi no. 462, relative à l'EDL, elle prévoit également la création d'un régulateur, puis la réforme de l'institution avant de passer à l'étape de privatisation. « Au lieu d'élaborer un nouveau plan à chaque fois qu'un gouvernement est formé, commençons par appliquer ces lois », ajoute-il.
Dans ce contexte, le gouvernement actuel devra donc œuvrer en faveur d'une application intégrale des lois précitées et lancer le débat sur la privatisation de la téléphonie mobile... en faisant valoir avant tout l'intérêt public sur les petits intérêts privés.

