Il est des expériences qui vous façonnent à vie, qui vous imprègnent du sceau indélébile et cathartique du partage, du dépaysement culturel. S'il est vrai que j'ai « participé au succès des VIes Jeux de la francophonie » en tant que bénévole assignée au concours de danse, je puis dire que ce rassemblement d'envergure a également participé à mon épanouissement intellectuel et personnel. Les zébrures de la diversité et du dialogue ont illuminé mon firmament, y ont tissé des pléiades de fraternité et d'ouverture à l'Autre. Je n'ai point eu à me déplacer ; tout un monde a défilé sous mes yeux novices, éblouis par ce foisonnement de couleurs et de dialectes. Bouquet pluriel que ficelait une langue partagée, magicienne des ponts : le français. Nacelle et langue-océan que chaque peuple francophone a su s'approprier, modeler, adapter à ses racines et modes d'expression. Passerelle et langue d'union qui ne gomme pas l'altérité mais l'assimile et valorise, tel un diamant dans son écrin, soulignant ainsi la richesse et les trésors d'humanité que recèle chaque culture. « Force de symbiose », écrivait Senghor. Qu'il était beau de voir ces peuples « bigarrés », venus des quatre coins de la planète, défiler sous la houlette d'une même langue, de valeurs universelles. Ils paradaient, vêtus de tant de couleurs et de leur humanité commune. La cohérence, la beauté d'une mosaïque n'émane-t-elle pas de la diversité de ses pièces assemblées selon une vision directrice ? Et qu'est donc l'humanité sinon une mosaïque d'âmes, de chairs et d'os qu'anime le souffle de l'esprit ? « Nous vous avons créés peuples et tribus pour que vous vous connaissiez », dit le Coran. Saurait-on mieux exprimer ce principe humaniste qui a stimulé, aimanté notre démarche francophone, qui nous a fait nous rencontrer, échanger et fraterniser pendant dix jours pour que fleurissent les tremplins du dialogue et de l'unité ? Espace de rapprochement, de découverte et d'émerveillement qui a aiguisé la fibre cristalline d'amour, de connivence. Ce rassemblement de la jeunesse m'a non seulement galvanisée, mais m'a frayée de nouvelles perspectives de connaissance et de croissance humaine/humaniste. Tenter l'amitié, défricher des chemins nouveaux, aménager une plateforme de sympathies, d'harmonies et de consonances qui peut-être ricocheront sur le magma de fausses haines minant l'humanité. Telle est la tâche noble à laquelle nous étions conviés, et qu'il nous incombera dans l'avenir de parachever. Participer à pareille démonstration culturelle ; côtoyer artistes et athlètes de diverses nationalités ; s'imprégner de l'effervescence ambiante, de la passion d'excellence et de distinction qui baigne l'atmosphère constituent une chance inouïe. Si le bénévole ne s'illustre pas sous les feux de la rampe, il n'en demeure pas moins le principe igné, la fée invisible des lieux. Celle qui orchestre, rassemble, veille et accompagne, improvise, prévient et comble les lacunes ; bref, celle qui met la machine en marche. Omniprésent, il survole étages et recoins, s'intègre dans les coulisses, interagit avec le public, fréquente les jurys sans se départir de son sourire. Il s'essaye à toutes les tâches et s'enrichit au gré des discussions, des responsabilités, des situations cocasses. Et surtout, des innombrables amitiés qu'il tisse comme autant de gerbes d'allégresse avec les délégués et bénévoles.
De cet échange pluriel naissent le dialogue et la prise de conscience. Les portes s'entrouvrent au rythme des danses, des mots qui s'égrènent, des pas qui s'accélèrent. La maquette d'une humanité pacifiée en quête d'émulation, donnant libre cours à sa créativité et assumant la multitude de ses voix, prend forme. Dans cette enclave d'interactions, nul droit d'asile aux stéréotypes, aux distinctions imposées, aux dissonances factices. On se vêt d'humilité pour mieux apprendre. On s'imbibe des sonorités et saveurs d'autrui. On partage et fait la fête dans la fraîcheur de la jeunesse. Telle une assemblée des nations, le Village francophone aménagé au campus de l'Université libanaise explosait de vie. Sa cafétéria aussi bruissante qu'une mappemonde, son amphithéâtre, les nombreux sites de compétition, les bus grouillant de passagers formaient des arènes de conversation où l'on s'entretenait aussi bien avec des athlètes et des artistes que des chefs de missions ou membres de jurys. Où l'on discutait de tout et de rien : de géographie, de spécialités culinaires, d'émotions esthétiques, de fléaux sociaux ou conflits internationaux, de notre humanité partagée ainsi que de nos parcours individuels.
Les épreuves culturelles (les seules que j'ai suivies) ont permis à une myriade de jeunes talents inventifs de s'illustrer et se faire connaître d'un nouveau public. La grande diversité géographique et ethnique des concurrents s'est réverbérée dans leurs performances et spectacles respectifs, dessinant le kaléidoscope vivant de plusieurs cultures, traditions et approches de création. Ainsi en danse (discipline à laquelle j'étais assignée) a-t-on eu droit à un patchwork explosif. Des tamtams africains aux mélopées de Jacques Brel, en passant par les acrobaties asiatiques, toute une guirlande de langages chorégraphiques et corporels a investi la scène - ma plus grande découverte ayant été la danse africaine. Invoquant des symboliques traditionnelles ou spirituelles, incorporant la parole poétique, le chant et les arts plastiques, les danses d'Afrique sont de véritables floraisons d'énergie, d'émotions intenses. Chaque troupe africaine a réfléchi l'âme de son peuple. Et parfois, la précarité, voire la difficulté de vivre sur un continent miné par l'injustice et la misère. Danse-t-on sa détresse pour ériger des garde-fous contre la folie humaine, pour dénoncer l'iniquité ou pour charrier un message d'espoir ? En Afrique, on danse avec l'âme avant le corps. On danse pour exorciser ses démons et répandre la joie.
Autre démarche créative qui m'a touchée : celle du Français Aurélien Kairo, de la Compagnie De Fakto. Jonglant avec le répertoire exigeant de Jacques Brel, ce danseur a conclu l'improbable mariage entre les musiques poignantes du Grand Jacques et la danse hip-hop. Drôlatique et touchant, il virevolte et se trémousse par saccades. Il mime la timidité, l'amour et la séparation, nous forçant à poser un regard neuf sur des chansons mille fois écoutées.
Bref, tout un bouquet de danseurs et de chorégraphes que j'ai côtoyés dans les coulisses. Monde déconcertant que celui des coulisses ! On y oscille sans cesse entre l'artifice et le dénudement, le clinquant et la fragilité. On s'y endort et mange. On s'y amuse en toute simplicité avant de se parer, de s'affubler des masques de la scène. On s'y maquille surtout avec art et habileté, troquant son visage de tous les jours contre une mine de fantaisie. Maquillages de poupées ou motifs géométriques, couleurs et scintillants. Métamorphoses multiples qui rythment le monde du spectacle et qu'il est amusant de suivre. Que j'ai eu la chance de suivre de près grâce aux VIes Jeux de la francophonie, Beyrouth 2009, expérience inoubliable de vie, de paix et de friction entre les peuples.
Batoul FARRAN
Étudiante

