C'est probablement malgré lui que Saad Hariri et avec lui la majorité parlementaire qui le soutient ont dû accepter la formule des 15-10-5 qui anéantit, efface, supprime les résultats des législatives du 7 juin. Car le soutien étranger à ce qui reste du front majoritaire n'est plus là. Car l'Arabie saoudite a exercé des pressions tous azimuts sur son allié libanais pour l'astreindre à accorder des concessions à ses adversaires, Riyad voulant stabiliser quelque peu la scène libanaise et mettre un terme à son bras de fer avec la Syrie pour se concentrer sur sa confrontation à peine déguisée avec l'Iran au Yémen. Car surtout et avant tout le 7 mai 2008 est passé par là.
Il semble bien que Walid Joumblatt a raison en affirmant que « le 7 mai a été plus important (comprendre plus déterminant, tranchant, décisif) que le 7 juin ». Damas et ses alliés locaux ont bel et bien réussi à effacer, oblitérer, annuler, supprimer purement et simplement les résultats des législatives par la menace à peine latente et voilée des armes qui ont déjà fait leur preuve sur la scène interne. Michel Aoun a pu obliger Saad Hariri à satisfaire ses mille et une exigences purement et simplement parce qu'il y avait un kalachnikov hezbollahi posé sur la table des négociations.
Dorénavant, toutes les législatives ne seront plus qu'une forme de plébiscite intercommunautaire au cours duquel chaque tribu, chaque clan, chaque collectivité confessionnelle ne fera que renouveler son allégeance à ses chefs. Dorénavant, au nom d'un consensualisme tronqué, défiguré, dénaturé, détourné de sa vocation originelle, chaque gouvernement ne sera plus qu'une Loya jirga confessionnelle réunissant les délégués des chefs de chaque parti/communauté, un comité de liaison entre les communautés, un conseil de représentants tribaux qui ne détient pas le pouvoir exécutif et où les chefs rechignent à siéger.
À l'époque de l'occupation syrienne, Rafic Hariri, alors Premier ministre, a dû accepter le schéma selon lequel la gestion économique du pays lui était confiée, alors que la sécurité et les affaires étrangères demeuraient entre les mains du haut-commissaire baasiste siégeant à Anjar. Il y avait là une marge qui permettait au gouvernement de gouverner, ou du moins de faire semblant de le faire.
Le fils n'aura pas autant de chance que son père assassiné. Le domaine économique ne sera plus entre les mains de l'équipe haririenne, du moins pas uniquement, vu que les portefeuilles-clés des Télécoms et de l'Énergie sont gérés par ses adversaires. Ceci est, en soit, une excellente chose. L'on ne nous imposera plus de choix économiques boiteux, désastreux sur le modèle de ceux qui ont été pris dans les années 1990. Il y a désormais un contre-pouvoir économique qu'assureront les excellents, les pugnaces, les inexpugnables Charbel Nahas - premier représentant de la gauche au gouvernement, quoi que choisi par les aounistes - et Fadi Abboud. Force est toutefois de reconnaître que l'existence de deux visions économiques radicalement antagonistes n'est pas une chose normale au sein d'un gouvernement. Ceci ne fera en effet que transformer le cabinet en arène de pugilat lorsqu'il s'agira de privatisation, d'impôts ou de dette publique, ce qui, en empêchant l'application de stratégies catastrophiques, bloquera également toute velléité de réforme.
De plus, le concept de contre-pouvoir ne doit pas être confiné au domaine économique et doit exister également en matière de défense, de sécurité et d'affaires étrangères. Mais les armes du Hezbollah sont là pour garantir que ce ne sera pas le cas, que chaque gouvernement ne fera désormais qu'expédier les affaires courantes car le pouvoir, le vrai, se trouve ailleurs, dans l'un des quartiers généraux du parti divin.
Le désespoir est-il donc de mise ? Faut-il se laisser aller à affirmer, à l'instar de Walid Joumblatt, qu'à l'heure de la guerre froide intermusulmane, les chrétiens, les druzes, les laïcs et tous les autres sont des Peaux-Rouges, des Indiens d'Amérique en voie d'extinction ? Certainement que non. Le chef du PSP le sait mieux que tout autre. Dans l'histoire sanglante de ce pays, il y a eu des réveils citoyens fulgurants qui ont chassé des occupations en deux temps trois mouvements et ont fait échec à des projets aussi suicidaires, aussi fous, aussi impossibles que celui du parti qui s'arroge aujourd'hui le monopole des armes et impose à ceux qui ne le soutiennent pas de choisir entre la démocratie et la vie. Mais la vie, la vraie, n'admet pas les rigidités, qu'elles soient khomeynistes ou pas. L'échec du volontarisme dictatorial des communistes et des nationalistes est suffisamment récent pour le rappeler au bon souvenir de ceux qui seraient tentés de l'oublier.


Israël Katz assure que l’armée israélienne « conservera sa liberté d’action militaire » au Liban malgré la nouvelle trêve