Le nouveau dirigeant qualifie son équipe de gouvernement de l'entente nationale. Il promet l'ouverture d'une page de concorde et de rendement. Mais il avertit que le cabinet « doit saisir l'occasion de rétablir la confiance du Liban en son État et en ses institutions. En offrant un modèle avancé de compréhension pertinente du concept de l'entente, à travers une saine gestion des affaires publiques. Sans quoi, l'expérience que nous entamons ne serait qu'une répétition des stations pendant lesquelles les Libanais se sont montrés incapables de s'entendre ».
La référence aux étapes Siniora est évidente. Un fiasco total pour ce qui est de l'entente et de la coopération, conditions nécessaires pour que le Conseil des ministres cristallise un pouvoir positif effectif. Le premier gouvernement dit d'union s'est vite divisé, éclaté, au sujet du tribunal international. Les ministres opposants, chiites en tête, s'en sont retirés. Entraînant à leur suite la fermeture du Parlement et l'occupation du centre-ville par les squatters des tentes. Pendant plus d'un an et demi, l'État n'était plus qu'une forme vidée de toute substance, privée pendant six mois de président de la République, après le départ d'Émile Lahoud. La fois unique où le gouvernement a décidé d'agir en tant que tel, en prenant deux décisions concernant l'AIB et le réseau de communications du Hezbollah, il y a eu l'agression du 7 Mai, et il a dû plier. Moins de violence pour le deuxième cabinet Siniora, mais une incapacité presque égale. Il n'a pu procéder aux indispensables nominations administratives, ou autres, après des mois de blocage opposant, que grâce à la ferme intervention du président Michel Sleiman. Le chef de l'État a en effet menacé d'adresser un message à la Chambre, si le Conseil des ministres tardait encore à désigner sa part dans la composition du Conseil constitutionnel. Un organe incontournable pour statuer sur la validité des résultats des législatives qui pointaient alors à l'horizon.
Le nouveau gouvernement libanais parviendra-t-il à rétablir l'image d'un Liban capable de se gouverner aux yeux du monde ? Remettra-t-il la confiance dans l'État, et la confiance tout court, en selle ? Pourra-t-il gérer vraiment le pays, en amorcer le redressement économique, tout à fait vital, à travers les réformes et Paris III ? Ou ressemblera-t-il à une tour de Babel comme ses prédécesseurs ? Un premier signe de tendance devrait apparaître dans l'élaboration de la déclaration ministérielle. Mais il ne faut sans doute pas trop en attendre, car pour les professionnels, ce n'est qu'un exercice de style et de promesses. On y verrait sans doute plus clair par la suite, à l'occasion des nominations administratives. Si elles sont marquées par une sélection fondée sur la compétence, ce serait bon. Mais si elles consacrent le vieux système de copartage, le doute serait consolidé.
Un doute d'ordre purement politique, bien entendu.
Évacuée par la porte, après l'assassinat du président Rafic Hariri, la Syrie est rentrée par la fenêtre. Un ancien ministre développe, à ce propos, les observations suivantes :
- Le rôle majeur des alliés, traditionnels ou premiers communiants, de Damas. Ce sont eux qui permettent aux Syriens, comme l'avoue Farouk el-Chareh, de se retrouver « aujourd'hui en meilleure position de force, au Liban, que du temps où nous y étions directement présents ». Et ce n'est pas peu dire, si l'on se rappelle Anjar.
- Grâce à ce levier, la Syrie court-circuite cet État de droit libanais, indépendant et souverain qui la priverait d'un atout régional essentiel. En effet, le 8 Mars, armé par ses soins, impose facilement la fabrication de pseudo-cabinets d'union. Un montage d'incohérence totale, qui garantit l'inertie, la paralysie de la République de Taëf. D'autant mieux que ces simulacres de pouvoir doivent être régis soit par ce tiers de blocage qui porte si bien son nom, soit par la règle encore plus aliénante des décisions prises uniquement à l'amiable, sans recours au vote. Autrement dit, par la règle du veto. Donc plus de régime démocratique parlementaire, la Chambre se fondant dans le compost ministériel, et plus de démocratie véritable, remplacée par cette imposture que les opposants appellent la démocratie consensuelle.
- Un système flottant, une passerelle sans doute vers une IIIe République que les aounistes appellent de leurs vœux. Mais qui tournerait à terme à la République islamique que le Hezbollah se propose d'instituer, un jour ou l'autre. C'est d'ailleurs ce parti qui orchestre la démocratie consensuelle. En prenant prétexte du prologue de la Constitution qui considère comme illégitime tout pouvoir non conforme au principe de la coexistence. À partir de là, le Hezb, suivi bien entendu par le mouvement Amal, condamne toute formule ministérielle n'incluant pas la communauté chiite. Et comme il contrôle la représentation de cette collectivité, on voit ce que parler veut dire.

