Est-il besoin de rappeler comment Israël a essayé, et échoué, à dicter ses conditions au président élu, Bachir Gemayel ? Les dirigeants de l'État hébreu ont rapidement compris que les chrétiens (et pas que les chrétiens) voulaient par son intervention se débarrasser de la double occupation syro-palestinienne, sans compromettre leur intégration dans le monde arabe, ni la cohésion nationale. La machine infernale s'est alors mise en route. Le protectorat désiré par des Libanais devait, aux yeux des Israéliens, se compléter par une tutelle politique et dans les deux cas, acceptation ou refus de la tutelle, le résultat inéluctable aurait été une occupation de longue durée. Le pays peine encore à se remettre des séquelles de cette occupation qui s'est soldée par un retrait unilatéral des troupes israéliennes en mai 2000.
Dans les années 90, suite à l'implacable mainmise syrienne sur le pays du Cèdre, les musulmans croyaient réaliser un vieux rêve et les chrétiens ont entamé un nouveau cauchemar, celui de la marginalisation.
Or, le protectorat syrien offert aux musulmans s'est rapidement traduit en une tutelle politique virulente. Le Liban n'était plus qu'un espace géographique où ses pseudodirigeants n'avaient pour mission qu'avaliser les décisions prises à Damas, souvent sans un droit de regard et encore moins de commentaire.
Ainsi, la lune de miel entre les musulmans libanais, notamment sunnites, et le régime syrien terminée, le quotidien s'est révélé nettement moins enchanteur. Le statut de citoyen de seconde zone a commencé à exaspérer la communauté sunnite, dirigée par feu le Premier ministre Rafic Hariri.
La tendance vers la souveraineté commençait à se manifester avec la résolution de l'ONU 1559 lorsqu'un tremblement de terre ébranla le Liban et la région un 14 février 2005, emportant dans sa secousse Rafic Hariri et le désir des sunnites d'être protégés par la Syrie. L'alliance entre Walid Joumblatt et Rafic Hariri d'une part, et la tentative d'assassinat contre une éminente figure de la communauté druze, en la personne du ministre Marwan Hamadé, a déterminé cette communauté à rejeter le protectorat syrien en même temps que les sunnites.
Ces deux communautés, se ralliant à la réclamation historique d'indépendance de la communauté chrétienne, ont participé activement à la libération du pays de l'occupation syrienne. Les troupes de Damas se sont retirées du Liban le 26 avril 2005.
En fin connaisseur de la structure sociopolitique libanaise, et face à la complexité de la situation, le régime syrien a dû revoir sa copie.
Dans un calcul somme toute assez simple, les dirigeants syriens ont compris que le seul moyen leur restant afin d'opérer un retour sur la scène libanaise était de rallier la communauté chrétienne à leur cause. Les chrétiens alliés à la Syrie et au Hezbollah chiite permettraient à la Syrie de tordre le bras aux sunnites qui auraient commis un double péché : se montrer « ingrats » vis-à-vis de Damas en réclamant la souveraineté du Liban, et permettre à la communauté internationale et arabe d'avoir leur mot à dire dans ce pays, considéré par les Syriens comme une chasse gardée. L'argument avancé par Damas, désormais relié par ses nouveaux alliés, joue sur la corde de la peur avec un arrière-goût de revanche : « Les sunnites sont appuyés par l'Arabie saoudite et l'Égypte, l'Iran protège les chiites, alors que les chrétiens restent le maillon faible de cette structure. » C'est là que le sauveur syrien offre ses services de garant de la sécurité et de la pérennité des chrétiens du Liban et, tant qu'on y est, de tout l'Orient. Et pourquoi pas, pour bien ficeler le tout, mettre une dose d'alliance des minorités chrétienne et alaouite ? Des arguments vieux comme la souffrance du Liban.
Outre le fait qu'une sœur fratricide a du mal à être crédible dans le rôle de la tendre mère, nous voilà de nouveau en présence des démons du protectorat, comme si nous n'avions rien appris de l'histoire, avec ses cortèges de morts et de désolations.
Aujourd'hui, la balle est clairement dans le camp chrétien et nous le constatons à travers le schéma politique, au lendemain des élections législatives. Si les chrétiens libanais cèdent à la tentation naïve et obtuse du protectorat, ils seront condamnés à répéter l'histoire et les mêmes causes de leur descente aux enfers produiront fatalement les mêmes effets. Il faut que la communauté chrétienne du Liban soit consciente de son choix et de ses conséquences. Cette fois-ci l'histoire ne nous pardonnera pas d'avoir livré délibérément le pays à des puissances étrangères, nommément la Syrie et l'Iran. Pour des générations à venir, si ce choix néfaste était fait, nous en supporterons, seuls et dans l'isolement le plus total, ses conséquences. Plus personne ne viendra à notre aide, car nous aurions démontré une incapacité à prendre notre avenir en main. Seule la souveraineté du Liban est garante du développement du pays et de toutes ses communautés. Il s'agit de la souveraineté territoriale, de la souveraineté sécuritaire et évidemment de la souveraineté politique. Si nous compromettons l'une de ces trois composantes de la souveraineté nationale, nous serons à jamais à la merci de puissances régionales dont nous avons expérimenté les intentions concernant le Liban.
Machiavel le disait dans son « Prince » au XVIe siècle déjà. Les sociétés composées sont faciles à occuper, car il y aurait souvent une composante qui viserait à consolider ses positions par rapport aux autres, en s'appuyant sur une puissance étrangère. Et le philosophe politique continue en précisant que toutes les communautés finissent par payer le prix de ce pari, car si elles étaient intelligentes, elles seraient solidaires et elles pourraient ainsi faire face à la menace étrangère et s'autogouverner.
Le Liban attend de tous les Libanais, et des chrétiens en particulier, une démonstration d'intelligence. Le protectorat est un réflexe de survie communautaire, un aveu d'impuissance et un prélude de soumission. La souveraineté nationale est une ambition de liberté, un défi de grandeur, un projet de vie. Aujourd'hui, nous avons rendez-vous avec l'histoire, cette fois-ci ne ratons pas le coche de l'avenir.
Représentant des Forces libanaises en France

