En premier, l'échec des principaux protagonistes de la scène politique à former un gouvernement d'« union nationale » en plus de quatre mois de pérégrinations rocambolesques et d'interminables discussions est une nouvelle preuve, un énième symptôme de la crise politico-institutionnelle que traverse le Liban depuis 2005. Laquelle crise se manifestera irrémédiablement à chaque échéance : formation du gouvernement, rédaction de la déclaration ministérielle, élection des commissions parlementaires, nomination de hauts fonctionnaires, scrutin présidentiel, réformes législatives, économiques ou sociales, etc.
Il est évident que la machine de l'État est grippée, rouillée, bloquée par le bras de fer plus ou moins ostensible qui oppose les deux mastodontes confessionnels que sont les communautés chiite et sunnite. Le projet du Hezbollah et ses prolongements régionaux, conjugué avec la confessionnalisation galopante de la société, et surtout des formations adversaires du parti de Dieu, placent le Liban face au risque permanent d'une confrontation intermusulmane qui, pour être évitée, impose un recours à une forme extrême du consensualisme tronqué à la libanaise qui a pour conséquence de momifier, de paralyser l'État et ses institutions. À moins d'un retournement dramatique et improbable à court terme de la conjoncture régionale ou d'un réveil fulgurant et impromptu des forces vives qui transcendent les clivages confessionnels, les Libanais doivent apprendre à vivre pendant longtemps avec des institutions étatiques gelées et menacées d'effritement à chaque tentative de les dynamiser. La sécurité ou la démocratie, telle est l'essence du chantage imposé au reste des Libanais par le projet du Hezbollah et la constitution, la nature de ses adversaires.
En second lieu, et sur un plan plus politico-politicien, force est de reconnaître que l'attitude adoptée par la minorité parlementaire à l'égard du processus de la formation du gouvernement a considérablement renforcé les positions de Michel Aoun et de son Courant patriotique libre, au grand dam de Saad Hariri et de ses alliés chrétiens. Par la menace à peine voilée des armes, le souvenir du 7 mai 2008 étant encore vif dans les mémoires, l'autoproclamée opposition a acculé le Premier ministre désigné à négocier longuement la formation de son gouvernement avec le généralissime de Rabieh. Il en résulte que ce dernier, à travers le chantage débridé auquel il a soumis Saad Hariri, est apparu comme le principal chef chrétien, capable de contrebalancer le pouvoir sunnite qui a dominé à l'époque de la marginalisation des principales forces chrétiennes, à savoir entre la signature de Taëf et la formation du rassemblement du Bristol, fin 2004.
De plus, la stratégie plutôt maladroite adoptée par Saad Hariri lors de ses négociations avec le chef du Courant patriotique libre n'a pas été pour contrer les desseins de son interlocuteur/rival. En effet, à chaque condition imposée par le député Aoun, les ténors du 14 Mars se sont lancés dans des campagnes de résistance et d'interminables polémiques avec le CPL, avant que Saad Hariri n'accepte de satisfaire les exigences aounistes, sans justification convaincante et sans contrepartie visible. Ainsi, le chef du Courant du futur a fini par accepter de nommer le gendre de Michel Aoun au gouvernement et d'attribuer au Bloc du changement et de la réforme les portefeuilles des Télécoms et de l'Énergie, sans que l'on sache très bien ce qui l'a poussé à changer d'attitude et à ravaler tout le discours selon lequel les candidats malheureux aux législatives ne doivent pas rester au gouvernement et le maroquin des Télécoms est « trop sensible » pour être réattribué à la minorité. Ceci n'a fait que nuire à la crédibilité de la majorité, notamment sur la scène chrétienne, et montrer, du moins en apparence, que Michel Aoun est à même de faire fléchir le titan haririen.
Troisièmement, l'argument avancé par le CPL pour refuser les maroquins de la Culture et des Déplacés que lui a proposés Saad Hariri est à la fois choquant et révélateur. En effet, selon les chantres du aounisme triomphant, lesdits portefeuilles ne sont pas « équivalents en importance et en influence » aux maroquins des Affaires sociales et de l'Agriculture que détient actuellement le Bloc du changement et de la réforme. Il s'agit là d'un acte de mépris innommable, arrogant et inhumain à l'égard des déplacés, surtout des chrétiens d'entre eux, qui vivent une tragédie ignoble depuis des décennies. Laquelle tragédie a été exploitée par le CPL qui, lorsqu'on lui a proposé les moyens d'y mettre fin, a décliné l'offre pour des raisons politiciennes.
De plus, le refus du portefeuille de la Culture par le CPL est un acte de démission de la bataille des libertés à laquelle les jeunes ont activement contribué au cours des années 1990 et jusqu'au retour d'exil de leur chef. Ce faisant, la formation aouniste se montre aussi ringarde et aussi peu moderniste que les parties qu'elle vitupère depuis des années. D'autant que l'attachement obstiné du Courant au portefeuille juteux des Affaires sociales montre qu'à l'instar de la totalité des formations politico-confessionnelles du pays, le CPL entretient un réseau clientéliste et n'est guère loin des cercles du paternalisme électoral, malgré le discours angélique et abscons dont il abreuve le public à satiété.
Enfin, en refusant de se rendre place de l'Étoile pour élire les commissions parlementaires tant que le gouvernement n'a pas vu le jour, la majorité parlementaire ne fait que paralyser la Chambre, tout comme l'omniprésident du Parlement, Nabih Berry, l'avait fait à l'époque de la vacance de la magistrature suprême, après le départ de l'inénarrable Émile Lahoud. En agissant de la sorte, la coalition majoritaire est en train de contribuer au blocage des institutions et de trahir les principes dont elle s'est réclamée depuis le printemps 2005 ainsi que la confiance que lui ont renouvelée les électeurs lors des dernières législatives, au nom du projet d'édification de l'État. Mais là, le public du Printemps de Beyrouth n'est pas à sa première déception avec cette majorité inutile dont il n'a renouvelé le mandat populaire le 7 juin que parce qu'il n'y avait pas mieux à élire...


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