Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

Souveraineté ou protectorat, le choix et les conséquences

Par Pierre BOUASSI
Depuis la déclaration du Grand Liban en 1920, les communautés libanaises sont tiraillées entre deux choix antinomiques et diamétralement opposés, celui de la souveraineté et celui du protectorat.
Le protectorat avait été le choix des différentes communautés libanaises pendant le XIXe siècle. Sous l'Empire ottoman moribond, les Français s'érigeaient en protecteurs des chrétiens, les Anglais protégeaient les druzes et les Russes s'octroyaient la défense des orthodoxes. Les musulmans, quant à eux, étaient jusque-là assez bien intégrés dans la société ottomane. Cependant, la communauté musulmane du Liban n'allait pas tarder à se détacher de l'empire et lorgner vers l'identité arabe, une fois celle-ci ressuscitée culturellement et politiquement.
Le Grand Liban proclamé en 1920 et la première Constitution de 1926 dessinaient le cadre d'un jeune État où les futurs citoyens et élites étaient imprégnés davantage de la notion de protectorat que celle de souveraineté.
Le Pacte national en 1943 a longtemps été résumé par une double négation avec la désormais célèbre formule : « Non à l'Orient, non à l'Occident. » Outre le fait que cette déclaration porte en son sein les fondements du Liban, à savoir le pluralisme et une forme de neutralité, elle revient implicitement sur la problématique de protectorat. Dans cette déclaration, les communautés libanaises renoncent au protectorat, tant celui de l'Orient, traditionnellement protecteur des musulmans, que celui de l'Occident, historiquement protecteur des chrétiens. Il ne s'agit donc pas, comme cela lui avait été reproché, de rejeter l'héritage culturel oriental et occidental, mais de se débarrasser de l'idée de protectorat des uns et des autres. Il est pratiquement impossible de citer cette déclaration sans s'arrêter sur une autre, devenue sa sœur jumelle, à savoir l'éditorial de Georges Naccache dans L'Orient, où le journaliste libanais disait que « deux négations ne font pas une nation ». Même si d'aucuns trouvent cette formule sévère par rapport à un grand effort de la part des différentes communautés libanaises, Naccache ne semble pas regretter la négation, mais l'absence de l'affirmation, celle de la souveraineté fondatrice de la nation. La négation du protectorat et l'affirmation de la souveraineté devraient donc se jumeler pour tracer le plan de route pour les générations à venir.
L'idée de protectorat n'est pas une exclusivité libanaise, elle a souvent été liée aux sociétés composées. Une composante d'une société plurielle chercherait à se protéger d'une menace, ou bien à gagner en puissance au niveau interne, en s'appuyant sur une puissance étrangère.
Or on ne peut comprendre le mécanisme du protectorat et ses conséquences sans prendre en compte une notion centrale, à savoir l'intérêt du protecteur et non celui du protégé. Le protégé est par définition faible et le protecteur naturellement puissant. L'intérêt de ce dernier ne peut en aucun cas se limiter à la défense du protégé. La philanthropie n'étant pas de mise dans les relations stratégiques, le protecteur proclamé a forcément comme objectif de défendre son propre intérêt, fût-il national ou celui d'un régime. Ces intérêts seront toujours largement prioritaires par rapport à ceux du protégé. C'est pour cela que la séquence suivante est une fatalité à travers l'histoire : le protectorat se transforme en tutelle et la tutelle en occupation.
L'histoire du Liban en regorge d'exemples, aux conséquences plus néfastes les unes que les autres.
Du temps de Nasser et de la République arabe unie, la communauté musulmane lorgnait vers cet élan panarabe, qu'elle voyait comme un espoir de réalisation d'une union rêvée ou fantasmée. Les chrétiens libanais voyaient en la République arabe unie une menace, et le président Camille Chamoun s'est alors rapproché du pacte de Bagdad proaméricain. La tension interne causée par les tiraillements des alliances sur fond de guerre froide a été l'élément déclencheur de l'insurrection de 1958 et l'arrivée du général Fouad Chéhab à la tête de la République libanaise. Le président Chéhab a réussi, avec le consentement des puissances régionales, à pratiquer une politique de neutralité et à affirmer la souveraineté du pays.
Cependant, la conjoncture géopolitique allait remettre le Liban dans la tourmente. En 1967, suite à la guerre de juin, une deuxième vague d'immigration palestinienne traversa la frontière libanaise. La tentation du protectorat et du renforcement communautaire allait de nouveau titiller la communauté musulmane qui s'appuya sur la puissance palestinienne.
La guerre du Liban qui a commencé en 1975 allait mettre le pays à feu et à sang et précipiter les chrétiens dans une confrontation déséquilibrée face à des Palestiniens lourdement armés, généreusement financés et soutenus par une partie de la population libanaise, majoritairement musulmane. Les palestiniens n'allaient pas tarder à préparer le terrain pour faire du Liban une patrie de substitution et marginaliser toute la classe politique libanaise, musulmans inclus.
Dans une conjoncture de défaite assurée, les chrétiens allaient commettre deux erreurs historiques, dictées par le choix du désespoir.
En 1976, sous l'impulsion du président sortant Sleimane Frangié, les chrétiens ont implicitement soutenu l'intervention syrienne, dans le cadre de la Force d'intervention arabe d'abord, et en exclusivité ensuite. Ils ont eu le malheur de ne voir en elle qu'une neutralisation de la menace palestinienne triomphante sur les souverainistes libanais.
Fatalement, ce qui était censé être un protectorat syrien d'une communauté chrétienne menacée s'est transformé en une tutelle politique et très rapidement en une occupation féroce qui a vidé le pays de sa substance pendant près de trente ans. Même si les partis chrétiens ont résisté ensuite à l'occupation syrienne, au prix de milliers de morts, on reproche encore à ceux-là de ne pas s'être fermement opposés à l'entrée des troupes syriennes dans le pays.

Prochain article :Après le séisme du 14 février 2005
Depuis la déclaration du Grand Liban en 1920, les communautés libanaises sont tiraillées entre deux choix antinomiques et diamétralement opposés, celui de la souveraineté et celui du protectorat. Le protectorat avait été le choix des différentes communautés libanaises pendant le XIXe siècle. Sous l'Empire ottoman moribond, les Français s'érigeaient en protecteurs des chrétiens, les Anglais protégeaient les druzes et les Russes s'octroyaient la défense des orthodoxes. Les musulmans, quant à eux, étaient jusque-là assez bien intégrés dans la société ottomane. Cependant, la communauté musulmane du Liban n'allait pas tarder à se détacher de l'empire et lorgner...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut