Les médias canadiens se sont attaqués ces derniers temps à un groupe de Libanais, faux immigrants du Canada, autrement dit des personnes qui simuleraient, en usant de moyens frauduleux et certainement répréhensibles, une résidence permanente au Canada, en vue d'obtenir la citoyenneté canadienne.
Plutôt que de se concentrer sur les éléments et moyens de fraude utilisés, plutôt que d'accuser le gouvernement canadien de laxisme, il serait plus intéressant et lucratif d'analyser, d'une part, la contribution inestimable à l'économie canadienne de milliers de citoyens canadiens d'origine libanaise, et de disséquer, d'autre part, les raisons pour lesquelles quelques faux immigrants libanais simuleraient une résidence au Canada, en encourant, ainsi que les personnes qu'ils emploient pour atteindre leurs fins, le risque de lourdes pénalités.
« Ils réussiront où qu'ils soient. » C'est en ces termes que le maire de la ville de Montréal, Gérald Tremblay, s'est exprimé à la Radio Moyen-Orient de Montréal lors de la signature du Protocole d'entente, le 13 mai dernier, entre l'Union culturelle libanaise au Québec et la municipalité de Montréal. Ce protocole d'entente visait à commémorer le 125e anniversaire de la présence libanaise à Montréal. À cette occasion, la ville de Montréal a convenu de créer une place du Liban.
Le premier immigré, un paysan
S'il est vrai que quelques Libanais (ils ne seraient pas les seuls) réussissent à détourner les lois et les règlements sur l'immigration canadienne, il est tout aussi vrai qu'à travers l'histoire du Canada, l'immigration libanaise a joué un rôle significatif dans la dynamique économique et sociale du pays d'accueil. La première vague d'immigration (de 1859 à 1917) et la deuxième (de 1938 à 1960) consistaient essentiellement en des Libanais travaillant dans le commerce. C'est en 1890 qu'est arrivé au Québec le tout premier immigrant libanais. Paysan originaire de la ville de Zahlé, il s'est installé dans la ville de Trois-Rivières, avec sa valise de commerçant itinérant.
Jusque vers les années 1940, la plupart des immigrants libanais faisaient du commerce ambulant, puis ils ont commencé à ouvrir des magasins ou à travailler comme manœuvres, d'abord en province, puis à Montréal. D'autres, à l'instar de Pierre Debane, se sont engagés dans la vie politique du Canada en défendant les intérêts canadiens. Aujourd'hui encore, plusieurs Libanais occupent des fonctions importantes au sein de la vie politique canadienne.
Les années 1960 et 1970 ont été témoins d'une autre vague d'immigration : des étudiants, essentiellement de futurs médecins et ingénieurs. Pour la plupart, ils sont restés au Québec lorsque la guerre du Liban a éclaté. Plusieurs d'entre eux figurent parmi les grands noms de la médecine québécoise : neurologues, ORL, ou chirurgiens cardio-vasculaires, comme le Dr Pierre Ghosn, qui opéra Lucien Bouchard, alors Premier ministre.
Mais c'est surtout de 1970 à 1978 que les Libanais ont immigré massivement au Canada. Cette dernière vague consistait aussi en des jeunes gens ayant étudié au Canada et qui ont décidé de rester dans le pays du fait de l'incertitude causée par les débuts de la guerre en 1975.
La vague d'immigration libanaise au Québec la plus importante s'est effectuée entre 1989 et 1992 ; essentiellement familiale, elle est estimée à 150 000 immigrants libanais. Aujourd'hui, on compte environ 400 000 Libanais au Canada, actifs dans les secteurs de l'économie canadienne. Ils sont, notamment, commerçants, restaurateurs, employés d'institutions financières et de banques, professionnels, médecins, avocats, ingénieurs, professeurs d'universités, sénateurs, députés. Bien qu'ils soient répartis à travers tout le Canada, on les retrouve particulièrement au Québec, et en Ontario.
« Saint-Liban » ou « Petit-Liban »
Au Québec, les Libanais résideraient majoritairement à Montréal (environ 90 %), où ils ont leurs quartiers de prédilection. C'est dans la ville de Saint-Laurent que les Libanais représenteraient 16 % de la population totale. Surnommé « Saint-Liban » ou « Petit-Liban », l'arrondissement montréalais de Saint-Laurent a vu fleurir, depuis une dizaine d'années, une multitude de commerces libanais: librairies, fast-foods, marchands de fromages, cafés, pâtisseries et même supermarchés.
Des journaux libanais sont également édités à Montréal, comme l'hebdomadaire de langue arabe al-Mustakbal (L'Avenir) ou encore al-Akhbar. Directeur-fondateur d'al-Mustakbal, Joseph Nakhlé, auparavant journaliste au Liban, est arrivé au Québec avec femme et enfants en 1991. Joseph Nakhlé a lancé le Festival du monde arabe de Montréal, qui connaît un réel succès. Élie Moujaès arrive au Québec dans les années 1970 et fonde le journal al-Akhbar, largement diffusé au Québec.
Nada Raphaël est une jeune cinéaste d'origine libanaise. Elle a mis sur pied un festival de courts métrages libanais, qui se déroule chaque année au mois de mai à l'Office national du film (ONF) de Montréal.
Le dramaturge libanais Wajdi Mouawad, 34 ans, a lui aussi débarqué à Montréal à l'âge de 16 ans, avec ses parents. Aujourd'hui, ses pièces et ses mises en scène, traductions et adaptations font l'unanimité des critiques et du public canadiens. Directeur du théâtre de Quat' Sous, à Montréal, depuis 2000, il a apporté un nouveau souffle au théâtre québécois.
Zalfa Chelhot, jeune comédienne libanaise, s'installe aux pays des Pingouins en l'an 2000. Elle crée à Montréal sa petite école de théâtre. Elle donnera un spectacle en novembre 2009 à la prestigieuse place des Arts.
Alain Ayache, canadien d'origine libanaise, a été nommé juge de la citoyenneté à Montréal en février 2009. Avant sa nomination, le juge Ayache était chargé de cours à la faculté de sciences politiques de l'Université Concordia et à celle de l'Université du Québec à Montréal.
Juanna Jean Hammam est arrivé au Canada dans les années 2000. Elle a adhéré à l'Université de Montréal pour poursuivre ses études universitaires ; aujourd'hui, elle est membre de la Chambre des notaires. Des banques libanaises se sont également établies dans le pays.
Une difficile adaptation
Que l'immigrant soit libanais, européen, américain, asiatique, africain, blanc, jaune ou noir, la vie d'un immigrant au Canada n'est ni commode ni facile.
Il y a d'abord le climat glacial de l'hiver (cinq mois de neige), que même les Canadiens cherchent à fuir. Il faut ensuite s'adapter au marché du travail. Pour combler un poste vacant, les employeurs canadiens exigent que l'immigrant-postulant possède une expérience de travail canadienne, oubliant que l'immigré n'en a pas.
Il y a aussi la difficulté considérable liée à la reconnaissance de la formation et des diplômes étrangers. Un médecin diplômé à l'étranger ne pourrait en aucun cas pratiquer sa profession à moins de satisfaire aux conditions et exigences du Collège des médecins du Québec. Il en est de même pour toutes les professions faisant partie d'un ordre professionnel et le nombre des ordres professionnels au Canada est élevé. D'un côté, le gouvernement canadien met sur pied des programmes d'immigration afin d'attirer des travailleurs qualifiés, dressant une liste de professions qui font l'objet d'une demande, et, d'un autre côté, les immigrants se trouvent confrontés à de multiples complications pour répondre aux exigences du marché du travail canadien.
Lorsque l'immigrant est au chômage, il n'arrive ni à se loger ni à répondre aux besoins essentiels de sa famille bien que, en cas de nécessité, le gouvernement canadien et les gouvernements provinciaux multiplient leurs efforts pour combler ses besoins.
Il faut prendre aussi en considération, à l'évidence, les conséquences de l'éloignement familial et social que vit le nouvel immigrant en terre d'accueil. Finalement, on doit s'adapter à un système administratif canadien rigide et compliqué.
Pris dans cet engrenage, l'immigrant cherchera à consulter une source bien informée. Il espère une solution facile, celle qui lui assurerait un retour au bercail et l'obtention de la citoyenneté canadienne en prime. Il s'adresse à un soi-disant professionnel qui se déclare, de surcroît, membre d'une association de professionnels en matière d'immigration et de citoyenneté canadienne. La facture sera payée plus tard, à la livraison.
Qui est responsable ?
Faut-il désapprouver la souplesse de la loi sur l'immigration, débattre de la libéralité du système, condamner la bonne foi des Canadiens ? Faut-il se montrer plus persuasif, non seulement pour attirer les immigrants mais aussi pour les retenir ? Faut-il modifier le code des professions, créer de nouveaux marchés de travail adaptés aux nouveaux immigrants, assouplir les exigences reliées à la formation professionnelle étrangère, offrir davantage de prérogatives et de privilèges aux nouveaux venus ?
Faut-il blâmer l'immigrant mal renseigné, s'insurger contre sa faiblesse, lui reprocher sa lâcheté ? Faut-il se montrer compatissant envers les victimes de la fraude ou être indigné par leur tricherie ? Doit-on laisser libres ces soi-disant professionnels malhonnêtes et frauduleux, sans inspection professionnelle, sans procès et sans pénalité ? Faut-il, enfin, dénoncer l'imprudence des ordres qui abriteraient des professionnels corrompus ?
La solution est loin d'être évidente. Mais ce qui est indéniable, c'est que tout système, aussi perfectionné soit-il, fera toujours l'objet de critiques. Ce qui est certain, c'est que tant au niveau fédéral qu'au niveau provincial, les gouvernements s'activent à faciliter l'adaptation de tous les immigrants sur le sol canadien. Le Canada a besoin d'immigrants qui y résident en permanence, d'où l'appellation « visa de résidence permanente », afin d'augmenter la population de ce pays, développer son économie et faire fructifier ses ressources. Il est incontestable et irréfutable que pour obtenir le passeport canadien, il faut d'abord être citoyen canadien, appartenir à cette nation.
En conclusion, quoi qu'écrivent les médias canadiens sur la communauté libanaise, les 400 000 Canadiens d'origine libanaise ont fait preuve de courage. Par leur persévérance et leurs compétences, ils ont su s'imposer fièrement et dignement dans ce milieu étranger, braver toutes les difficultés et faire face à tous les défis. Par leurs contributions inestimables, ils ont enrichi le Canada. C'est grâce à eux aussi que le Canada est ce qu'il est aujourd'hui.
Citoyenne canadienne d'origine libanaise


Poutine estime que le conflit en Iran a détourné l'attention de Washington de l'Ukraine