Jamais les chrétiens du Levant n'ont été placés devant un choix aussi crucial. Hélas, ils ne se rendent pas compte de l'ampleur de l'enjeu que leur survie au Levant représente. Cette ampleur se laisse déceler à l'intérêt de la communauté internationale à l'égard des affaires libanaises. Nul n'oserait penser que l'univers puisse être fasciné par les turbulences d'un portefeuille ministériel qu'on s'obstine à vouloir confier à un gendre bien-aimé. Nul être raisonnable n'irait jusqu'à se passionner pour les sordides équilibres entre tribus libanaises rivales. L'intérêt mondial pour le Liban se situe dans une sorte de souhait de vouloir conjurer l'irréparable qu'on sent venir.
Tout se passe comme si chacun éprouvait une peur panique face à l'idée d'un affrontement général entre les différents radicalismes confessionnels. Le Liban serait-il cet unique endroit où un modèle de convivance pacifique pourrait être instauré et protégé ? Tel est le soubassement qui se laisse appréhender entre les lignes de deux documents : les accords de Taëf et l'Exhortation apostolique pour le Liban. Il est curieux de constater que tant l'un que l'autre document furent superbement ignorés par la grande majorité des Libanais chrétiens. Inconscients des enjeux à long terme, les chrétiens ont laissé faire les plus redoutables ennemis de l'entité politique libanaise qui ne souhaitent pas voir émerger au Liban un État digne de ce nom et qui veulent, coûte que coûte, maintenir le Liban sous leur botte au titre de simple champ de manœuvres stratégiques. Cela vaut tant pour Israël que pour la Perse et la Syrie.
Qu'a-t-on fait pour empêcher la résurrection de l'État libanais, sur base des accords de Taëf et dans l'esprit de l'Exhortation apostolique ? La réponse est laissée à l'Histoire. Mais quelle que soit cette réponse, elle suppose une constante : alimenter la peur chez les chrétiens ; faire en sorte que tout chrétien se laisse emprisonner dans la logique de l'identité tribale. Il suffit d'entendre les discours de propagande portant sur le document d'entente, signé en l'église Saint-Michel, entre Hassan Nasrallah et Michel Aoun. On vous répète que ce dernier a sauvé les chrétiens en s'entendant avec le Hezbollah. De quoi donc les chrétiens ont-ils été sauvés ? D'une mort certaine ? D'un génocide perpétré par le Hezbollah ou les chiites ? Une telle propagande est une insulte à l'intelligence humaine car jamais le Hezbollah, malgré son totalitarisme métaphysique, n'a représenté une menace directe pour les chrétiens. Il en est de même du sunnite éclairé qui ne cesse de clamer son allégeance au seul Liban et sa détermination à défendre le cadre paritaire de Taëf qui, en dépit de ses faiblesses et de ses imperfections, reflète un esprit semblable à celui de l'Exhortation apostolique. Il cherche à rassurer les chrétiens, prisonniers depuis le XIXe siècle d'une perception de l'identité collective vécue sur le mode ethno-religieux et non politiquo-civique. Taëf et l'Exhortation offrent un cadre permettant aux chrétiens de mieux s'inscrire, de s'engager à plein dans leur environnement culturel, celui de ce Levant qu'évoqua le cardinal Sfeir lors de son homélie du 6 juin 2009 en parlant de « notre identité arabe ».
Les temps sont venus où il va falloir faire face à soi-même, à son propre passé, à une certaine manière de raconter l'histoire du Levant. Il est temps de se pencher sur la réalité de certaines convictions profondément ancrées dans notre imaginaire. Tout le monde est d'accord pour dire que la période des Mamelouks fut terrible à partir de la fin des croisades. Quand les Ottomans infligèrent une défaite cinglante aux Mamelouks, en 1510 et 1516, et prirent le contrôle du Levant, les chrétiens représentaient à peine 4 ou 5 % de l'ensemble de la population du Bilad el-Sham. À la fin de la période ottomane, en 1918, les chrétiens du Levant représentaient 25 % environ. Entre 1516 et 1918, le nombre des églises de Damas, et d'ailleurs, n'a fait qu'augmenter de manière surprenante. Des gens qui font des enfants et implantent des commerces ont-ils peur ? Des gens qui, durant plusieurs siècles, ont protégé la langue arabe, ont été les acteurs de la résurrection de cette culture, ont ils peur ? Des gens qui construisent des églises vivent-ils sous la menace permanente?
Il est temps de faire le ménage des mémoires comme on fait celui des greniers, afin de conjurer la peur et la surmonter. Il est temps d'aller respirer le grand air du large et des vastes espaces publics de la ville. Ne pas laisser l'islam dans une atroce solitude au Levant face au sionisme est, aussi, une responsabilité chrétienne. Comme le dit Ghassan Tueni dans son dernier livre, il est temps de vouloir « enterrer la haine et la vengeance », non par amour des islamistes de tout bord, mais par amour de l'Orient.
1- « 'âm min al-‘azamat 2000-2001 - Année de crises 2000-2001 », Le Caire, 2002, p. 52.


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