Cette activité d'interprétation fait le quotidien des conseils de surveillance de charia que les institutions financières islamiques engagent pour encadrer et légitimer leur activité. Il n'existe pas en effet d'organisme central qui promulgue des édits applicables par toutes les firmes. Ce travail est généralement effectué par les spécialistes de chaque institution. Il est ainsi tout à fait possible de voir différentes banques adopter des positions différentes face à un même événement en fonction de la filiation intellectuelle des membres de leur conseil de charia. Bien plus, dans la mesure où cette activité est extrêmement liée au contexte où elle se déroule, rien n'empêche théoriquement un docteur de la loi confronté à un événement à propos duquel il a déjà formulé un avis de rendre un jugement différent si le contexte de l'action est dissemblable. Rien n'indispose autant les financiers et les économistes que l'incertitude. Des voix s'élèvent çà et là pour demander l'unification des édits. Certains en font même la condition principale de la poursuite de la croissance du secteur.
De nombreux acteurs et analystes de la finance islamique sont d'autre part indisposés par un autre facteur : la pénurie de docteurs de loi qualifiés à la fois en théologie et en finance. Il faut en effet près de 15 ans pour former correctement un jurisconsulte ; période à laquelle il faut ajouter 4 ou 5 ans pour se qualifier en finance, économie et management. De plus, il convient de maîtriser la langue anglaise. Peu de personnes maîtrisent et possèdent actuellement l'ensemble de cette connaissance et les institutions financières islamiques s'arrachent celles qui le font.
Pour pourvoir à tous les postes qui existent dans les conseils de charia, il faudrait près d'un millier de jurisconsultes alors que l'offre du marché du travail se limite à 400 personnes. Cette situation a mené à la constitution spontanée de structure organisationnelle appelée « directoire interconnecté ». Dans sa forme traditionnelle, elle caractérise la participation d'une même personne à plusieurs conseils d'administration. Dans le cas qui nous intéresse, elle résulte de la participation d'un même jurisconsulte à différents conseils de charia. Ces directoires interconnectés ont plusieurs propriétés intéressantes dont celle de constituer des sortes de conduits d'informations. Elles permettent d'avoir un œil chez le voisin et d'imiter ses pratiques les plus efficientes. Ce processus finit par mener à des sortes de communautés professionnelles unies autour de pratiques particulières.
La limite de ces regroupements est évidemment déterminée par la taille des réseaux constitués et par l'interconnexion des directoires. Habituellement, ils ne dépassent pas le périmètre de quelques firmes. Dans le cas de la finance islamique, ils peuvent atteindre des dimensions importantes. Il est ainsi assez étonnant de constater que le réseau secondaire de l'un des jurisconsultes-phares du champ couvre 214 firmes, alors que l'ensemble des institutions financières islamiques s'établit à 286 unités ! Si les directoires interconnectés permettent effectivement d'unifier des entreprises autour de pratiques particulières, il est fort possible que le champ complet de la finance islamique soit en train de se stabiliser spontanément à l'insu de tous les observateurs du fait de l'action des conseils de charia.
(*) Spécialiste en stratégie et théorie des organisations - Centre de recherche, d'études et de développement (CRED) de l'ESA.
En coopération avec : ESA


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef