Car, jouant sur l'anagramme, elle remplace le vote par le veto de blocage, du fait que, selon cette règle tordue, toutes les décisions doivent être prises à l'amiable, et rien qu'à l'amiable. N'importe quelle objection suffit donc, comme on le voit depuis le départ des Syriens, à paralyser l'action étatique. Effet encore plus nocif, ce système ne peut créer, toujours comme on le voit, que des crises, à l'occasion de toute échéance présidentielle ou ministérielle. Sauf, bien entendu, quand la partie la plus faible sur le terrain, la plus désarmée, se soumet, bien que majoritaire au Parlement. Pour faire des cadeaux comme l'élection d'un minoritaire à la présidence de la Chambre, ou comme, antérieurement, le tiers de blocage en Conseil des ministres. Ou comme, et elle s'apprête à récidiver, quand elle tolère la formule de cabinet panaché.
Ce qui produit deux effets majeurs : l'éviction du rôle de l'Assemblée nationale et la transformation de l'Exécutif en arène de boxe entre les représentants de camps aux vues inconciliables. Le manque de cohésion ministérielle, rappelons-le, est une infraction majeure à la Constitution. Mais qui s'en soucie, à l'heure où la démocratie dite consensuelle consacre une toute autre Loi fondamentale organisant le pays en confédération des communautés. Chacune a son fief, son apanage, son territoire, et l'État de droit souverain, seul maître de la violence légale, n'est pour elles toutes qu'une vue de l'esprit. Ou un paravent commode permettant le copartage des ressources communes. Avec juste assez de heurts et de litiges pour faire acte de présence, la ligne rouge étant que nul ne doit écraser une deuxième partie pour qu'une troisième partie ne vienne l'écrabouiller à son tour. Bref, une tour de Babel où, quand la cacophonie frise l'explosion du tympan, il faut bien faire la sourde oreille. En attendant l'effondrement, le jour où une fraction parvenue à un degré de force extrême se décidera à liquider les autres, alliées en tête. En tout cas, la déperdition de l'État se traduit par le fait qu'à quelques petites exceptions près, les formations politiques, les partis se sectarisent de plus en plus. Pour défendre des intérêts communautaires, ou idéologiques, qui n'ont rien à voir avec le sens national bien compris. Cette fragmentation aggrave, bien entendu, la sujétion des uns ou des autres à des puissances étrangères. La tutelle se fait dès lors multiple. D'autant plus facilement que le Liban politique, qui a lieu de rougir de son présent et de craindre pour son avenir, manque cruellement, au niveau de ses guides politiques, d'hommes d'État.
La régression ? Elle saute aux yeux à la simple lecture de l'engagement pris, à la naissance du Liban indépendant, par ses fondateurs, Béchara el-Khoury et Riad el-Solh en tête. Le pacte de 43, reflété dans la déclaration du premier gouvernement, établit que « le Liban est un pays à visage arabe (...) qui entretient avec les pays arabes des relations équilibrées sans préférences ni discriminations. Il ménage dans la répartition des fonctions l'équité entre les communautés. Pour les postes techniques, la compétence est prise en compte. Son indépendance est totale par rapport aux pays arabes et aux autres États. Il ne peut y avoir ni tutelle, ni protectorat, ni privilège en faveur des intérêts de n'importe lequel de ces gouvernements. Le Liban coopère cependant au maximum avec les pays arabes et avec les pays étrangers qui respectent sa parfaite indépendance. » On en est d'autant plus loin aujourd'hui qu'on est plus proche de capitales déterminées qui, justement, déterminent presque tout ici.

