Légitime car la marchéisation galopante n'a épargné aucun domaine de l'économie et de la structure sociale, y compris l'éducation, le secteur de la santé, le travail, les retraites et même les médias. Car le chiffre est devenu l'objectif ultime, absolu, incontestable de toute entreprise qui aspire à la durabilité, quelles que soient sa spécialité ou les convictions de ses dirigeants. Car en dépit de la crise, il n'existe aucune alternative au marché libre et les forces progressistes internationales ont revu leurs rêves à la baisse, ne réclamant désormais que la mise en place de quelques garde-fous, d'un modeste système étatique qui corrigerait les effets secondaires, néfastes, du libre-échange, de la flexibilité, de la finance toute puissante.
Horrible car le départ forcé d'un grand nombre d'employés d'une entreprise donnée est toujours synonyme de déchirement, de piétinement du plus faible mais du plus humain des facteurs de production, à savoir le travail. Surtout lorsque les personnes visées par les licenciements collectifs sont des journalistes, c'est-à-dire des confrères, des intellectuels, des forgerons de l'opinion publique.
À la lumière de ces constats, l'on ne peut que reconnaître le droit des médias qui ont eu récemment recours au dégraissage massif de leurs effectifs salariés à divorcer avec plusieurs de leurs collaborateurs, pour rétablir leur équilibre financier et assurer leur survie. D'autant que l'on ne se trouve pas dans un cas de figure similaire aux comportements scandaleux des entreprises occidentales qui pratiquent systématiquement le licenciement collectif tout en réalisant des bénéfices astronomiques.
Mais l'on ne peut que se solidariser avec les confrères qui ont perdu leur gagne-pain, leur travail, leur tribune qui est aussi celle de leurs lecteurs et de tous ceux qui partagent leurs convictions. D'autant que face à leurs malheurs, les syndicats de journalistes se sont contentés de publier des communiqués ressassant des lieux communs, sans prendre aucune mesure de solidarité en essayant, par exemple, de les replacer dans de nouveaux médias ou de leur obtenir des compensations supérieures. C'est là toute l'histoire indicible, et pourtant tellement connue, de l'échec lamentable du syndicalisme libanais dans son intégralité, et notamment de sa tranche journalistique.
Au-delà de ces considérations, et quel que soit le degré de véracité des propos selon lesquels les départs forcés de confrères seraient dus à des règlements de comptes politiques et à des conflits intergénérationnels, il convient de s'attarder sur un point en particulier, à savoir le motif financier évoqué par les médias concernés pour justifier les licenciements massifs auxquels ils ont eu recours.
En effet, la crise financière que traversent de nombreux médias libanais ne sont que le symptôme du mal et non le mal lui-même. L'on parle souvent de crise de la lecture, de crise de la langue, quelle qu'elle soit, de crise de la presse écrite face à l'essor des moyens de communication numériques, de crise du marché publicitaire, pour expliquer les difficultés que rencontrent les médias du pays. Il ne s'agit toutefois là que de facteurs aggravants d'une crise préexistante et non pas de la véritable source de la crise qui est essentiellement journalistique, c'est-à-dire inhérente au tissu médiatique libanais.
Si le nombre des clients du secteur médiatique n'a cessé de reculer au cours des deux dernières décennies, c'est que les produits finis que proposent les médias n'intéressent plus le public car ils ne répondent plus à ses aspirations. Depuis la fin de la guerre civile, sinon bien avant, la quasi-totalité de la presse libanaise est en effet devenue une presse de régime, une presse qui s'est laissé happer par le colosse communautaire et par le système financier et politico-sécuritaire des années de tutelle.
L'on a vu des journalistes qui n'osaient même plus condamner la censure, les actes d'intimidation ou les tentatives d'assassinat qui ont visé certains de leurs confrères ou qu'ils ont subis eux-mêmes. L'on a vu des journalistes frayer chemin avec des officiers supérieurs. L'on a vu des médias se spécialiser dans la communication communautaire destinée aux seuls membres des collectivités de leurs financiers. L'on a vu des journaux, des télévisions, des radios participer aux règlements de comptes mafieux et claniques, accepter les aides financières étrangères avec tout leur arsenal de contraintes, laisser les communautés dépecer le marché médiatique, accepter les pressions et les chantages politiques, mener les campagnes électorales pour le compte de candidats. L'on a vu, pour reprendre l'illustre devise du Canard Enchaîné, la liberté de la presse s'user car l'on ne s'en servait pas et avec elle la clientèle et le chiffre d'affaires fondre comme neige au soleil.
Si les choses se sont actuellement améliorées avec l'effondrement partiel du système sécuritaire syro-libanais, la presse porte toujours les stigmates des années noires et continuera à les porter tant que les assassins de Souheil Tawili et de ses confrères, de Samir Kassir et de Gebran Tuéni demeureront impunis. Mais il ne suffit pas de punir les meurtriers de journalistes pour sauver la presse qui doit surtout, et avant tout, s'affranchir du diktat de la sphère politique et financière.
Pour s'extirper des bourbiers de la crise, les médias doivent de nouveau exprimer les aspirations du public, voire même devancer la prise de conscience de la rue pour l'aider à évoluer. La presse doit aujourd'hui œuvrer pour sa propre réforme ; pour la résurrection du travail journalistique, de l'enquête sur le terrain, tout en refusant de se transformer en carnet mondain retraçant les activités des politiciens ; pour l'abolition de ces privilèges féodaux que sont les licences indispensables à l'ouverture d'un nouveau journal ou d'une nouvelle télévision ; pour la suppression des médias partisans ; pour l'élaboration d'une nouvelle loi sur son financement ; pour la protection de ses sources ; pour l'instauration d'un esprit de corporatisme, d'un système de solidarité professionnelle qui protègerait tout journaliste, quelles que soient ses convictions, face aux actes d'intimidation ; pour la dynamisation et l'indépendance de son mouvement syndical ; pour la dépénalisation des fautes qu'elle pourrait commettre ; pour l'abolition de la censure préalable ou a posteriori. À défaut, toute solution purement financière est inutile, tout média continuera à encourir le danger de fermeture, et le pays demeurera menacé de surdité, d'aveuglement et de silence.

