À tout cela, l'Iran a déjà répondu en septembre par un document de quatre pages, où il élude les questions précises et parle de paix dans le monde et de droits de l'homme. L'Iran est passé maître dans l'art de souffler le chaud et le froid. Je ne citerais comme exemple que son refus obstiné de renoncer à l'enrichissement de l'uranium et la proposition du président Ahmadinejad, le 24 septembre, d'en acheter aux États-Unis, proposition réitérée au lendemain du sommet de Genève. Toujours est-il que les réunions qui suivront celle du 1er octobre ne permettront pas à l'Iran d'éluder les questions et conditions précises de l'Occident. L'Iran développe-t-il oui ou non un programme militaire nucléaire ? Si oui, il doit cesser immédiatement et, dans tous les cas, laisser les agents de l'AIEA inspecter tous ses sites. Si l'Iran répondait positivement, le monde serait soulagé et l'on pourrait parier sur une détente dans l'ensemble des points chauds en Asie, de l'Afghanistan au Soudan. Au cas contraire, quelles sont les perspectives ? Un surplus de sanctions ou une frappe sur les installations nucléaires iraniennes. Or les sanctions ont démontré pour l'instant leur inefficacité à faire fléchir l'Iran. La faute revient, disent les Américains, à la Russie et à la Chine qui ont jusque-là refusé des sanctions plus lourdes, comme l'embargo sur l'essence en direction de l'Iran et l'arrêt complet des transactions financières avec Téhéran. Est-ce que la position de ces deux pays a évolué depuis ? La Russie courtisée par la nouvelle administration Obama, qui a renoncé à son bouclier antimissiles en République tchèque et en Pologne, a, par la bouche de son président à New York, la semaine dernière, jeté du lest. Dmitri Medvedev a, devant son homologue américain, envisagé de plus sévères sanctions à l'égard de l'Iran, si celui-ci s'entêtait dans son refus de coopération. Mais quelques jours plus tard, le ministre des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, disait tout le contraire.
Pourquoi la Russie ménage-t-elle l'Iran ? Certainement que les intérêts économiques y sont pour beaucoup. La Russie construit la centrale nucléaire de Bouchehr et est le premier fournisseur de l'Iran en armes. La Russie est redevable à l'Iran de ne pas avoir condamné l'invasion par son armée de la Géorgie et de ne pas la critiquer dans sa guerre contre les islamistes en Ingouchie et en Tchétchénie. De plus, en s'opposant aux États-Unis, la Russie, très diminuée politiquement depuis la chute de l'URSS, veut démontrer que dans son aire géographique, elle peut avoir une politique différente. Elle ne pardonne pas à Washington de vouloir intégrer à l'OTAN ses anciens satellites et sa politique agressive contre les Serbes qui, pour la Russie, sont des alliés naturels et leur tête de pont en Europe.
La Chine partage le point de vue russe. Le communiqué édulcoré de l'Iran sur la répression des Ouïgours musulmans, cet été, a été favorablement reçu à Pékin. Mais c'est surtout sur le plan économique que la Chine courtise l'Iran. Non seulement Téhéran est un des principaux fournisseurs de pétrole de la Chine, mais celle-ci vient de signer un accord d'un montant de 2,5 milliards de dollars pour l'exploitation du champ pétrolifère iranien d'Azadegan. Les États-Unis ont bien proposé aux Chinois de remplacer le pétrole iranien par celui de l'Arabie saoudite. La Chine a refusé, car celui-ci est transportable par voie de mer, là où les États-Unis peuvent interrompre le trafic. La Chine d'ailleurs étudie sérieusement l'acheminement du pétrole iranien par voie de pipelines, à travers l'Asie centrale.
Il semble donc que la Chine et la Russie opposeront leur veto au Conseil de sécurité à d'éventuelles sanctions radicales à l'encontre de Téhéran. Ce que l'Iran peut craindre au premier chef, c'est une action unilatérale des raffineurs d'essence occidentaux (l'Iran importe 40 % de son essence). Ceux-là ont, le 24 septembre, annoncé qu'ils arrêtaient ou allaient arrêter d'en fournir à Téhéran. Or, prévoyant la manœuvre, le président Ahmadinejad a déjà signé avec son homologue vénézuélien un accord sur des livraisons d'essence à Téhéran, et les deux pays sont d'accord pour financer la construction de raffineries en Syrie, l'allié de l'Iran.
Cela veut-il dire que l'option militaire est inévitable ? Pour répondre à cette question, il faut d'abord évaluer le réel danger que représente le programme nucléaire iranien. Là-dessus, les avis divergent.
Les Américains, dans un rapport de leurs services de renseignements publié en 2007, annoncent que les Iraniens ont arrêté en 2003 leurs efforts pour obtenir une arme nucléaire. Ce qui n'est l'avis ni des services européens ni d'Israël. L'ambiguïté qui entoure cette question a été illustrée par la déclaration de Robert Gates le 28 septembre, dans laquelle il dit que l'Iran a l'intention de développer une arme atomique, mais qu'il ne sait pas si la décision de le faire avait été prise. Il ajoute que les États-Unis privilégient encore les voies diplomatiques pour faire pression sur Téhéran, tout en n'excluant pas l'option militaire. En recoupant les diverses informations des services occidentaux et de l'AIEA, l'on peut avancer que l'Iran a, à ce jour, enrichi 1 000 kilos d'uranium à 5 % alors que, pour produire une bombe, il faut certes cette quantité, mais enrichie à 90 %. De plus, il semble que l'Iran soit encore loin de posséder les vecteurs, c'est-à-dire les fusées capables de transporter une tête nucléaire. Les essais effectués fin septembre sur des missiles pouvant atteindre une cible à 2 000 kilomètres, c'est-à-dire couvrant Israël et l'Europe de l'Est, n'apportent rien de nouveau. D'abord, on connaissait leur existence ; ensuite, ces missiles, qui sont des copies de missiles nord-coréens eux-mêmes des copies de missiles chinois, sont incapables de transporter une tête nucléaire. Le gouvernement israélien et d'autres analystes occidentaux répondent à tout cela en affirmant qu'il ne faut pas attendre l'achèvement du programme militaire iranien pour réagir. Mais les partisans d'une frappe préventive ont-ils les moyens de la faire ? Les Américains, pour au moins deux raisons, y renonceraient du moins pour le moment. Les troupes stationnées en Irak seraient à la merci de missiles conventionnels ou même chimiques en provenance d'Iran, et celui-ci a la capacité de bloquer le détroit de Hormouz qui commande le passage du pétrole en direction de l'Occident. De plus, les sites nucléaires iraniens sont enterrés sous terre. Or les Américains, qui développent une bombe de 15 tonnes pouvant pénétrer à 60 mètres de profondeur avant d'exploser (Massive Ordinance Penetrator), n'ont pas encore ce projectile à leur disposition.

