Le centre.
Il y a souvent quelque chose de confortable, à la limite du rassurant, lorsque l'on évolue au centre. Dans un no man's land, un no man's time. Le ni... ni..., encore plus que le ou bien... ou bien..., a des vertus lénifiantes. Anxiolytiques : le ni... ni... évacue le sens des responsabilités, le dynamite ; lorsque l'on est au centre, c'est aux autres, tous les autres, à assumer (leurs responsabilités) et à supporter (les conséquences), et c'est doublement accommodant quand les premières comme les secondes sont lourdes. Parfois très lourdes.
C'est pratique, un centre. Ceux qui y plongent et qui s'y meuvent affichent une drôle de sérénité : celle du travail bien fait. Ceux-là sont persuadés qu'ils ont gommé ce qu'il y a de pire en chacun des deux camps (le centre existe et croît surtout dans un environnement où le bipartisme est roi) en ne prenant que le meilleur - ils précisent parfois, avec assez de fierté, que c'est du moins pire dont il s'agit. Plus que tout, ils sont convaincus qu'ils ont fait un choix et que c'est définitivement le bon. Ils sont convaincus que leur échappée vers cet ailleurs qu'ils appellent centre est non seulement inéluctable, non seulement un tremplin ou une planche de salut pour leur personne, mais qu'elle est indispensable pour le bien-être et le devenir du collectif. De la nation.
De tout temps, les Libanais, politisés jusqu'à la moelle et toujours plus ou moins curieux de tout ce qui se passe dans le monde en général et en France en particulier, s'amusent à y suivre ce qui s'y passe, de près ou de loin, pratiquement à chaque échéance électorale étrangère. Surtout, donc, dans l'Hexagone ; où les interminables tribulations d'un François Bayrou et de son MoDem les ont particulièrement amusées, surtout au cours de la dernière campagne présidentielle. Le centre, finalement, tient quelque part du divertissement.
Sauf que ce centre, n'importe quel centre, est diablement nécessaire. Urgent, même, que ce soit à une échelle planétaire, entre guerres froides et autres chocs fantasmés ou pas des cultures et des civilisations et où le concept de non alignés fait désormais partie d'un folklore obsolète et fossilisé, comme à un niveau bien plus réduit, celui d'un pays, surtout quand la bipolarisation est intense. Au Liban, elle l'est, intense. Plus encore : cette bipolarisation, depuis l'an de (dis)grâce 2005, est insondable. Mais rien n'est facile, rien n'est évident sur ces 10 452 km2. Ici, il est une question qui s'est posée, qui se pose et qui ne cessera de se poser : ici, est-il normal, est-il permis, à l'aune des gigantesques défis qui frappent le Liban de plein fouet, d'être non aligné ? D'être au centre ?
Ici, il n'y a pas de réponse. Ici, toutes les réponses sont possibles. Ici, Walid Joumblatt mais aussi Nabih Berry, chacun à sa manière, chacun avec plus ou moins de style, ont décidé, plus ou moins ouvertement, plus ou moins timidement, de se déplacer au centre. Le chef du PSP, naturellement obsédé par l'intégrité physique des membres de sa communauté, est hanté par une réédition de bien plus grande ampleur, après la publication de l'acte d'accusation du Tribunal spécial pour le Liban, des incendies du 7 mai 2008 ; de plus, il se montre hyperagacé par les surenchères polymorphes des pôles du 8 Mars, à commencer par le Hezbollah (surenchères à propos de l'arabité, de la cause palestinienne, du capitalisme, des doléances du petit peuple...) et n'oublie pas qu'il est l'héritier de son père, c'est-à-dire le chef du Parti progressiste socialiste. Quant à Nabih Berry, détenteur d'une green card et constamment pris entre le marteau syrien et l'enclume iranienne, il n'en peut plus, littéralement, de la dissolution quasi irréversible d'Amal dans le Hezbollah, surtout que cette vampirisation ne va pas sans problèmes parfois lourds de conséquences, sur le terrain et avec force utilisation d'armes, entre les deux formations. L'un comme l'autre, Walid Joumblatt et Nabih Berry rêvent de traduire dans les faits leur échappée belle.
Aussi valeureuses que soient les intentions des deux hommes, il ne faudrait pas se leurrer : l'un, le leader druze, est libre, très libre, surtout comparé à l'autre, le président de la Chambre, prisonnier ad vitam du bon plaisir de la famille Assad et des armes dont le régime iranien continue de noyer le Hezb. Mais cela ne s'arrête pas là - il suffit de gratter un peu le vernis fraîchement posé, d'oublier les apparences. Les transparences disent beaucoup : Walid Joumblatt est profondément 14 Mars, dans le sens du concept, d'un Liban pont entre rives et ouvert aux mondes, à tous les mondes ; dans le sens d'un État fort, souverain et à l'autorité indiscutable sur l'ensemble du territoire libanais ; dans le sens, aussi, d'un accord de Taëf intégralement appliqué avant que d'être, éventuellement, amendé ou remplacé. Nabih Berry, lui, est profondément 8 Mars : ne le dérangeraient ainsi aucunement ni un État phagocyté par un ou plusieurs mini-États, ni le retour de la tutelle syrienne dont il était l'un des principaux bénéficiaires, ni un règne de milices, et encore moins une démocratie viciée, estropiée, dont seul subsiste le squelette (le chef d'Amal aime les cravates) - sans oublier, naturellement, que Nabih Berry est, avant toute chose, éminemment berryiste.
Voir ces deux hommes que si peu lie s'échiner à être ensemble a quelque chose de risible, certes, mais aussi d'attendrissant. Les réunions bipartites se multiplient, dont la dernière cette semaine, qui a accouché d'une volonté commune officielle d'œuvrer à deux ; le PSP et Amal ont même promis un plan, un agenda de travail économico-financier pour les mois à venir - pas politique, évidemment, puisque le premier soutient Saad Hariri et le second pas.
Tout cela est vain. Si Walid Joumblatt et Nabih Berry veulent réellement, effectivement, créer ce centre au cœur duquel ils trouveraient enfin leurs marques, au cœur duquel ils seraient enfin, à les croire, en adéquation avec eux-mêmes, ils s'autoproclameraient immédiatement hommes du président, ils mettraient leurs blocs parlementaires et leurs capacités politiques au service de Michel Sleiman, censé incarner à lui tout seul ce point I, intersection de tous, indépendant de tous, au centre de tous.
Encore faut-il pour cela que le chef de l'État le veuille et qu'il ne soit pas fasciné, lui aussi, par un ailleurs.

