Je n'ai pas réellement compris comment il est entré dans l'immeuble sans appeler mon interphone. Le fait est que ma porte a sonné, Louisa a ouvert puis, après un Patientez, je vous prie, a déboulé dans le jardin d'hiver où je me reposais pour m'annoncer qu'un certain M. Frédéric souhaitait me parler. Je ne connais pas de Frédéric et je ne parle pas sans que l'on ait pris rendez-vous. Louisa triture le minitablier Chantal Thomass que je lui ai offert au dernier Noël : Bien, madame Margot. Je la remercie et continue d'annoter au Parker lilas l'exemplaire de Du Libre Arbitre de Saint Augustin que j'aime à relire régulièrement. Louisa est toujours là, droite comme un chandelier Ikéa. Eh bien, ma fille ? Légèrement hésitante : Il est extrêmement poli, Madame, et, euh... Moi : Et euh quoi ? Il est très bien fait de sa personne, ce jeune monsieur, répond-elle en insistant sur l'épithète. Le culot de cette petite m'étonnera toujours, mais elle me connaît, et bien, depuis tellement longtemps, mon éléphantesque curiosité craquèle, Fais-le entrer. Quelques secondes nécessaires d'inspection : en saroual rouge passion Paula K., pieds nus, orteils en vernis Vert Sacrilège de Chanel et des bracelets en platine, Chanel aussi, du poignet jusqu'au coude. Ce jeune monsieur très bien fait de sa personne va en saliver. Il entre justement. Premier zyeutage : un slim noir Heidi Slimane qu'on dirait cousu sur ses cuisses et une chemise blanche, une Margiela sans doute, à pleurer tellement elle moule le torse. Deuxième zyeutage : une gueule de Jude Law avec des yeux vert canard qu'on dirait une arme laser de Goldorak. Troisième zyeutage : ses mains - Dieu existe. Quatrième et dernier zyeutage : ma Louisa est une salope qui a toujours raison. Madame... La voix se veut calme, elle n'y arrive pas vraiment : soit ce loulou a quelque chose à cacher, soit il est troublé. Je l'assois. Dites-moi tout, jeune homme, le prie-je en posant nonchalamment une main sur son genou (il sursaute) pendant que Louisa apporte une deuxième coupe et commence de lui verser de grosses larmes de ma Veuve Clicquot de l'après-midi. Je prendrais plutôt un verre d'eau. Quelqu'un qui refuse mon champagne et boit de l'eau à 17h30 a certainement quelque chose à cacher. Je fronce un sourcil et mes lèvres deviennent carnassières, le Frédéric transpire désormais à grosses gouttes. Avez-vous la foi, madame ? Ce petit est amusant. J'ai foi en un corps d'homme et en Barbe Nicole de Ponsardin, absolument cher monsieur, et vous ? Le cher monsieur regarde ses chaussures et semble s'évanouir. La maison qui m'envoie entend s'implanter au Liban, madame, et nous pensons que votre adhésion à notre institution serait un honneur pour nous et une richesse pour vous ; nous nous en enorgueillirions. Ce petit Apollon parle comme un Bescherelle et me plaît de plus en plus, je sens mon miam-miam arriver de plus en plus tôt, mon sourire devient mante religieuse, je repose une main sur le même genou, le Frédéric bouge comme piqué par une mygale, je soupçonne l'architecture très épurée du tissu rouge de mon saroual de commencer à faire son effet, il sort d'une mallette que je n'avais pas vue quelques brochures et, toujours les yeux baissés et la voix moite, me demande : Connaissez-vous Ron Hubbard ? Je rectifie l'élastique du décolleté, le petit est proche de l'apoplexie, je croque un jujube pris dans un petit ramequin Alessi, j'aime les jujubes au mois de septembre, et comme je m'ennuie fermement depuis que Houssam est en Jordanie pour un stage de football, interroge Frédéric sur ce Ron Hubbard. Ce monsieur fabrique du champagne ? Le loulou a une quinte de toux. Non, madame, ce monsieur a créé l'Église de scientologie. Je bondis. Ah, mais je suis une folle de science, mon petit Frédéric, et j'aime assez que l'on m'en parle ; la science et moi avons beaucoup intérêt à nous connaître davantage, mais c'est l'heure de mon bain, Louisa va nous faire couler un bain à l'aloe vera et au pamplemousse, vous n'avez jamais pris un bain entouré de quartiers de pamplemousse, vous vous y plairez, allons prendre un long bain et parler de sciences, monsieur. Il s'est enfui en courant, en murmurant un Ravi de vous avoir connue ; je reprends une gorgée de champagne et appelle Houssam au téléphone, son rire dans ma bouche, miam-miam.
margueritek@live.com
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Je n'ai pas réellement compris comment il est entré dans l'immeuble sans appeler mon interphone. Le fait est que ma porte a sonné, Louisa a ouvert puis, après un Patientez, je vous prie, a déboulé dans le jardin d'hiver où je me reposais pour m'annoncer qu'un certain M. Frédéric souhaitait me parler. Je ne connais pas de Frédéric et je ne parle pas sans que l'on ait pris rendez-vous. Louisa triture le minitablier Chantal Thomass que je lui ai offert au dernier Noël : Bien, madame Margot. Je la remercie et continue d'annoter au Parker lilas l'exemplaire de Du Libre Arbitre de Saint Augustin que j'aime à relire régulièrement. Louisa est toujours là, droite comme un chandelier Ikéa. Eh bien, ma fille ?...