Homme public, toujours disponible, homme du peuple au service du peuple, il avait travaillé toute sa vie sans répit, avec le peu de moyens dont il disposait. Il apprit très tôt de son oncle Kamal Ghanem, directeur général du ministère des Finances, que le pouvoir n'est qu'au service de l'État. Ses talents d'orateur, son amour pour la poésie et sa conviction - qui n'a jamais sombré dans l'endoctrinement - lui permirent de briller, avocat, en défenseur des faibles. Ses amis comptaient sur lui. Et il aurait tout fait pour eux, quitte à partager avec eux ses derniers sous. Il apprit la portée de l'engagement de son oncle, le Dr Wadih Ghanem, parti pour combattre la peste au Soudan et mort en exil, n'ayant pas trouvé un médecin pour l'opérer.
Il avait forgé une paix démesurée au fond de lui, qui donnait la couleur de ses yeux, ces yeux qui en disaient tant. Je revois la sérénité intériorisée qui se dégageait de son regard et qui lui donna la force pour résister à tout. Je revois la modestie qui se lisait aussi bien dans sa démarche, son attitude, ses mots, que dans ses prières. Modeste dans son mode de vie, il habita avec ses frères un modeste immeuble à Aïn el-Remmaneh, refusant de le quitter, même durant la guerre et les pénibles combats. Enfant, on lui raconta l'histoire de son grand-père, le Dr Antoun, dont il porte le nom, qui vendit la demeure familiale, à la rue Gouraud, contre quatre sacs de farine durant la famine de 1917. On lui apprit en famille que l'argent n'est ni source de bonheur ni source de malheur. La gloire est ailleurs. Il demeura modeste, comme son père Toufic, ce poète authentique ; et sa mère, une orthodoxe de Beyrouth, Victoria Abou Rouss ; et comme le sont encore sa sœur Antoinette et ses frères, Raymond et Kamal ; et qui servent tous d'exemple à leur progéniture.
J'entends encore sa voix déchirée au bout du fil depuis son exil forcé qui le rongeait. Je le revois allant à pied à Aïn el-Remmaneh, avec des amis, chez l'opticien, ou derrière son bureau, en train de sculpter ses papiers, ou la nuit en pyjama, lisant les journaux.
Je me souviens de lui le jour des fêtes, chargé de gâteaux, entrant d'un pas pressé, l'agenda sous le bras. Des fois, il coloriait des notes importantes en fluo jaune, puis effaçait le tout par des ratures et gribouillis, peut-être craignait-il que les services de renseignements - encore eux (!) - ne déchiffrent quelque chose, qui sait ? Il était organisé, pouvant ouvrir son tiroir et tirer l'objet dont il voulait se servir sans y jeter un coup d'œil. Il classait toujours ses papiers, organisait soigneusement ses dossiers et rangeait ses livres. Il rangeait la pièce où il était installé avant de sortir, même quand il était pressé. Perfectionniste et méticuleux en tant que juriste et législateur. Pour lui, chaque mot a un sens.
Je le revois à Bickfaya les yeux tristes, la bouche serrée par l'amertume, ayant bu le calice jusqu'à la lie, marchant derrière son complice, cheikh Pierre Gemayel. Ensemble, ils essayaient avec leurs camarades de rendre la gloire à leur parti Kataëb, pour lequel ils sacrifièrent leur vie (avant de parler de leur martyr), pour mieux servir le Liban. Je le revois au moment de son martyre, la croix sur la bouche. La croix qu'il avait assumée et portée dignement au Golgotha, sans se plaindre, ni hésiter.
Les hommes comme Antoine Ghanem et comme son oncle Bahjat Ghanem, officier dans l'armée, martyrisé en 1925 à l'âge de 25 ans sur le front et dont une caserne de l'armée libanaise à
Tripoli porte encore son nom ; et comme son ami, cheikh Pierre Gemayel, et ses compagnons jusqu'au martyre Tony Daou, Nouhad Ghorayeb, ainsi que Charles Chikhani, Samia Baroudy et Aïn Hayat Dandach. Ces hommes-là, ces femmes-là ne peuvent mourir que debout, pour témoigner à leur façon de leur cause.
Pourtant les choses auraient pu se passer différemment pour Antoine Ghanem et tous les martyrs et leurs familles, si l'État n'avait pas renoncé à sa souveraineté et si, au lieu de farder les problèmes et traiter en vain leurs conséquences, on avait plutôt songé à leurs causes inhérentes. Si on avait fait autre chose que de gérer les crises, peut-être aurions-nous pu épargner le martyre à nos hommes. Ou du moins aurions-nous pu comprendre la portée de leur martyre dans cet Orient ensanglanté.

