Il y a trois jours, le 14 septembre, nous aurions dû fêter toi et moi nos 30 ans de mariage. Et aujourd'hui le 17 septembre, c'est le jour de ton anniversaire. Tu es née sous le signe de la Vierge, tu as été vierge de toute hypocrisie, de toute méchanceté et tu as toujours adoré la Vierge Marie, ton seul recours dans les moments les plus difficiles. Aujourd'hui, tu aurais dû avoir 56 ans. Ces deux jours sont heureux et tristes à la fois. Heureux, parce que tu es de plus en plus présente dans mon cœur, mon esprit, dans ma chair. Et triste, parce que tu n'es plus là pour souffler la bougie qui symbolise ton âge. L'âge d'or de la chanson libanaise aussi. Tu as eu une vie extraordinaire, simple et exemplaire à la fois. Mais, hélas, trop courte. Tu l'as commencée comme Cendrillon (et c'est notre amie Raymonde Anghelopoulo qui l'a dit la première) secondant ta maman, aux tâches ménagères, ne sortant presque pas de la maison, jusqu'au jour où Pygmalion, alias Roméo Lahoud, est venu t'arracher à ces tâches ménagères pour faire de toi la My Fair Lady de son théâtre. Puis tu fus sa superstar au Casino du Liban. Mais pour moi, tu es tout simplement ma bien-aimée. Tu as su t'imposer comme une star à part entière au moment où deux monstres sacrés occupaient le devant de la scène : Feyrouz et Sabah. Et tu as pleinement réussi. Quand Simone Marouani, l'impresario de Serge Lama, est venue au Liban te proposer de faire carrière à Paris, tu as refusé catégoriquement, ne voulant pas quitter le Liban. Serge Lama m'a dit en écoutant tes chansons et en regardant tes photos : « Non seulement, elle a une voix magnifique, mais elle est belle aussi ; votre femme pourrait devenir une nouvelle Dalida. » Rares sont les gens qui savent que toi, ma Salwina adorée, tu étais une femme modeste, simple, réservée, timide, contrairement à ton image de star hardie, audacieuse sur les planches. Quel contraste ! C'est vrai que tu possédais une voix exceptionnelle, mais aussi une taille de sylphide et une présence scénique indéniable. Oh ! comme ces vers de Ronsard te ressemblent :
Je pense à la lumière et non pas à la gloire
Chanter, c'est ma façon de me battre et de croire
Et si de tous les chants, mon chant est le plus fier,
C'est que je chante clair afin qu'il fasse clair.
Et pourtant, tu vivais dans un autre monde, surtout depuis quelques années. Seule l'église comptait pour toi. Et tu le disais avec beaucoup de ferveur. Tu te souviens, un jour tu m'as confié que sur terre, il y avait beaucoup de satisfactions, mais que le bonheur se trouvait là-haut auprès de Jésus-Christ, ton ami, ton protecteur. Comme tu as raison ! Tu as été l'étoile du théâtre de Roméo Lahoud, mais tu es et tu resteras le soleil de la maison de Nahi Lahoud. Un soleil, si chaud, qui me brûle jusqu'à la moelle. Tu sais, ma jolie, l'année 2009 a perdu avec toi son printemps. Beaucoup m'ont reproché d'être encore mélancolique, de ne pas réagir assez, qu'il fallait oublier. Ils ont peut-être raison. Alors, pour ne plus être un fardeau et ennuyer mon entourage, je cherche le silence de la nuit pour pleurer (Corneille). Musset disait d'ailleurs : « Qu'est-ce donc qu'oublier, si ce n'est pas mourir ? » Là, j'ai un petit reproche à te faire : tu m'avais promis qu'on vieillerait ensemble. Tu m'as faussé compagnie au moment où j'avais encore besoin de toi, de ta sérénité, de ta tendresse, de ton silence. Un silence si éloquent. Mais je te comprends, tu avais hâte d'aller à la rencontre de ton Seigneur, pour connaître la béatitude. Jamais, je n'aurais pensé que je serais encore là, quand tu partirais vers l'Éternité. J'ai appris beaucoup de choses de toi, moi qui croyais tout savoir (quelle prétention !). Toutes mes connaissances, ma culture, ne pouvaient égaler tes connaissances religieuses. Ta foi en Dieu me sublimait, ton mutisme m'impressionnait et ton regard procurait un bien-être absolu. Dommage que le Liban et ses responsables (plutôt irresponsables) n'ont pas su t'apprécier à ta juste valeur. Si au moins eux et les médias avaient fait pour toi le dixième de ce qu'ont fait les médias du monde pour Michael Jackson, j'aurais peut-être eu une petite consolation. Hélas, le monde est ingrat. Aujourd'hui, tu sais ce qui me manques le plus ? C'est ton beau sourire au réveil. Jamais tu ne te levais de mauvaise humeur, toujours ce beau sourire sur tes lèvres et cette lueur de tendresse dans tes yeux. Quel bonheur ! Quand tu as décidé de nous quitter, je t'ai écrit que je ferais tout mon possible pour te retrouver. J'irai jusqu'au bout du monde pour te rejoindre, te serrer contre moi et te réveiller d'un doux baiser. Toi, ma belle au bois dormant. À bientôt, Salwina.
Ton mari qui t'aime
Nahi LAHOUD
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