L'immeuble où je loge comporte quatre étages et à chaque étage s'étire un appartement de 500 mètres carrés divisé en d'interminables pièces, sauf le mien, au quatrième étage, furieusement loftisé par les bons soins de Danielle I., dont je garde une image de tsunami juché sur quinze centimètres de Jimmy Choo rouges, arpentant le chantier durant trois mois un téléphone portable à l'oreille, une Marlboro Medium aux lèvres et susurrant d'incompréhensibles ordres aux (jolis) ouvriers. Je me souviens de l'un d'entre eux, il se faisait appeler Johnny, un quart de siècle à peine, yeux verts, cheveux noirs, toujours torse nu sous sa salopette en denim clair et qui me faisait tellement penser à James Dean sur ses quais que mes pupilles s'embuaient constamment d'émotions. Je m'égare : je ne voudrais parler ni d'architecture d'intérieur ni d'esthétique du prolétariat. Mais de celle qui occupe l'appartement du premier étage. Elsie Schnitzler. Originaire de la grande aristocratie autrichienne de par son père, de la bourgeoisie sunnite de Tripoli de par sa mère et née à Beyrouth, je l'appelle mademoiselle Else. Elle aurait pu être ma mère. Sauf que feue ma chère maman avait le quotient émotionnel d'un sac Chanel. Pas mademoiselle Else. À 27 ans, elle perdait, dans un accident de voiture, à la fois l'homme de sa vie, sa petite fille de 2 ans et toute trace de vie dans ses yeux. La mort, après une ruine fâcheuse, de ses parents n'a rien arrangé. Mais Elsie Schnitzler n'a jamais voulu quitter ce Liban et pour ne pas être obligée de vendre cet appartement devenu à la fois son cœur et ses poumons, j'y sens encore l'odeur de Tony et d'Anaïs, me répète-t-elle toujours, cela fait soixante ans qu'elle enseigne le piano et l'art, autant dire que quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, elle jette des perles, affolantes de beauté, à des pourceaux, affolants d'inculture. C'est une fière, mademoiselle Else. Chez elle, c'est un océan, pratiquement vide, elle a tout vendu, ou presque, tout, les meubles, les bibelots, l'argenterie, l'âme de chez elle, tout, sauf un tableau dont elle ne se séparera jamais et à qui, quand les gens qui ne sont plus là ne l'écoutent plus, elle parle. Un Renoir. J'aime la singulière élégance de mademoiselle Else qui me reçoit, chaque lundi depuis treize ans, pour une partie de cartes, immuablement vêtue de sa robe noire Paco Rabanne, d'un carré Hermès aux tons mauve et de ses Todds, noires aussi, que je lui avais données il y a neuf ans. Avant-hier, c'était son anniversaire. 86 ans. Je lui ai offert une photographie de Justin Timberlake prise par Bettina Rheims. Elle a souri, m'a demandé mais qui est donc ce très beau petit castor en sortant ses vieilles coupes à champagne, des Christofle sans doute achetées par sa mère juste avant la Seconde Guerre mondiale. C'est notre rituel du lundi : nous assassinons allègrement deux bouteilles de Veuve Clicquot rosé (enfin surtout moi, Elsie est plus à l'aise avec sa liqueur de mandarine), que nous arrosons toujours du même menu : une soupe de potiron préparée par ma fidèle Louisa, des carrés d'agneau à la purée de pommes de terre et à la menthe, et un N de Noura que je soupçonne ma vieille amie de terminer en quarante-huit heures, la nuit, seule dans son lit. Je t'ai vue ma petite fille ! sourit-elle lorsqu'elle me surprend en train de trichotter aux cartes - je déteste perdre. Et vers les 23h30, la partie finie, un peu, si peu de vie revenue dans les rétines de mon Else, je me lève, embrasse sa main épuisée, bonne nuit belle mademoiselle ; fais de doux rêves ma petite fille, me répond-elle, j'adore quand elle me dit ensuite sois gentille avec ton minou, elle adore Houssam qui lui fait tous ses travaux de bricolage, elle ne me raccompagne jamais, tant mieux, je pose l'enveloppe lilas comme chaque lundi sur le guéridon avant de fermer doucement la porte, grimpe au quatrième, retrouve mon H affalé devant sa Wii, tu as encore fait ta mère Teresa, me dit-il immanquablement, tu mérites ta récompense, il me soulève jusqu'au lit, m'aime comme une tsarine ou comme une star du X, avant que je ne m'endorme, béatement, pensant à mademoiselle Else en train de se couper une tranche de gâteau au chocolat, j'en ai les larmes aux yeux, miam miam.
margueritek@live.com
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