La comptabilité est une science aride. Ce n'est pas étonnant. Rien n'est moins fantaisiste qu'un chiffre. L'image type du comptable est celle d'un homme au sérieux inébranlable qui se plonge pendant des journées dans ses dossiers pour régler l'écart de quelques centaines de piastres qui empêche d'égaliser les résultats de deux comptes se chiffrant à plusieurs centaines de millions de livres libanaises. Il s'agit bien sûr d'une caricature, mais celle-ci ne fera sourire que les profanes. En effet, pour les comptables tout écart doit être réduit indépendamment de sa valeur. C'est la règle. En fait, ce qui est encore moins fantaisiste qu'un chiffre est la norme qui gouverne son utilisation.
Ce souci du détail s'explique par la fonction de la comptabilité. À l'interne, elle produit un « cliché » financier de l'entreprise qui permet aux dirigeants d'adopter des décisions informées. La pertinence de l'action dépend donc en partie de la précision de l'information qui est communiquée. La comptabilité va aussi permettre une analyse de la performance de l'entreprise. Pour cela, les spécialistes vont comparer les résultats comptables à toute une batterie de critères et en tirer les conclusions qui s'imposent. Cette opération s'apparente à un contrôle externe dans la mesure où elle permet de s'assurer de la conformité de l'action de l'entreprise à la norme. Ce second volet est crucial pour l'entreprise. Il y va de sa crédibilité et, partant, de sa capacité à capter des ressources de son environnement. Il est, par exemple, impensable qu'une compagnie puisse obtenir un prêt d'une banque si ses états financiers ne présentent pas des caractéristiques qui permettent aux spécialistes d'affirmer que sa situation est saine. On ne peut donc modifier à volonté les composantes de la norme sans voir ce benchmark perdre sa crédibilité.
Avec les progrès de la globalisation, les normes comptables se sont pratiquement uniformisées. Ainsi, n'importe quel spécialiste peut analyser les états financiers de n'importe quelle entreprise, ce qui élargit singulièrement les sources théoriques de ressources des firmes. Ce même phénomène permet aussi de diffuser un ensemble de valeurs bien déterminées. Il est pour le moins naïf de croire que la comptabilité et l'analyse comptable font partie d'une science « objective » de l'entreprise. Comme toutes les sciences, elles sont fondées sur un ensemble de postulats. Dans le cas qui nous intéresse, ceux-ci sont liés à l'image d'une entreprise maximisatrice, critère qui est érigé au rang de principe directeur de base.
Le mode d'évaluation qui découle de cette philosophie se fonde sur l'étude d'éléments tangibles et mesurables. Il peut ainsi ignorer tout un volet de l'activité de la firme. Comment évaluer par exemple l'action de ces banques éthiques qui préfèrent perdre de la rentabilité pour ne pas investir dans des projets que la morale sociale réprouve ? Ou celle de ces institutions financières islamiques qui offrent des prêts sans intérêt (Qard Hassan) pour aider des étudiants à financer leurs études ? Comment mesurer l'impact de ces actions et les valoriser ? Avec l'expansion de la finance islamique et le tournant éthique que les dirigeants de la planète nous promettent pour éviter la réédition de crises financières, ces questions risquent de devenir rapidement d'une actualité brûlante.
*Spécialiste en stratégie et théorie des organisations - Centre de recherche, d'études et de développement (CRED) de l'ESA.
En coopération avec : ESA

