Aujourd'hui, l'État d'Israël définit la judaïté par la filiation et par la non-appartenance à une autre religion, c'est-à-dire que le marqueur strictement religieux (la pratique) est neutralisé au profit d'une appartenance ethnique. La judaïté se définit alors dans le cadre du paradigme nationaliste du XIXe siècle (un État, une terre, une langue) » (7).
À cela répond Benny Lévy, un philosophe français de gauche, qui termina sa vie à Jérusalem en Haredim, dirigeant une yeshiva, que pour lui, être juif, c'est réaliser le mode de vie de la Torah par l'étude seulement et la pratique. La vérité réside dans le seul « Livre » qui peut nous changer. Le juif est l'universel, non pas l'homme des humanistes du XVIIIe siècle. Et il ajoute que la politique est l'autonomie de l'humain, qui ne peut mener qu'à la tyrannie, sans « pasteur » (8). Donc rejet en bloc des trois fondements du sionisme, le nationalisme, le juif est l'universel, donc ne peut être confiné à une nation, une ethnie comme le décrit Olivier Roy. Il rejette la laïcité : être juif, c'est avant tout la pratique, l'étude et surtout l'autonomie de l'humain sans « pasteur », qui est source de tyrannie. Il récuse aussi la démocratie, soutenant qu'elle est aussi une conséquence de l'autonomie de l'humain consacré par cet humanisme du XVIIIe siècle qu'il ne reconnaît pas. Voilà tout l'édifice du sionisme ébranlé.
Il est difficile de faire la part des choses entre la pression qu'Israël subit à cause de son entêtement à méconnaître le droit des Palestiniens à un État viable et les dégâts occasionnés à la société par l'attitude des Haredims. Mais justement, cette attitude négationniste à l'égard des Palestiniens n'est-elle pas également influencée par ces mêmes Haredims ? L'État d'Israël est-il en danger du fait de ses propres habitants ? La réponse est difficile à trouver tant la réalité est contradictoire. Je citerais quelques faits. Le ministère de l'Intégration a publié, fin 2008, des statistiques qui montrent que le nombre d'immigrants a baissé de vingt-cinq pour cent par rapport à l'année précédente. Tzipi Livni déclarait le 13 août que des centaines de milliers d'Israéliens étaient à la recherche d'un passeport étranger, achetaient des maisons à travers le monde et inscrivaient leurs enfants dans des universités étrangères. À la veille des élections législatives, l'écrivain Amos Oz annonçait la fondation, avec d'autres intellectuels et politiciens, d'un nouveau parti, La Nouvelle Gauche. Il espérait récupérer les voix des déçus du Parti travailliste et du Meretz, qu'il accuse d'avoir cédé aux revendications des ultraorthodoxes. Ce parti n'obtiendra aucun siège. Témoin de la ségrégation rampante au sein de la société israélienne, le 21 juillet, un sondage effectué par le Yediot Aharonot et la société Gesher montrait que, respectivement, cinquante et un et soixante-treize pour cent des laïques et des Haredims n'aimeraient pas habiter dans le même quartier. Inversement, en mai, la Haute Cour de justice instaurait l'égalité du financement étatique des services sociaux, qu'ils soient adressés aux citoyens religieux ou aux laïcs. En 2006, une yeshiva laïque, mettant l'accent sur le judaïsme en tant que culture et non pas uniquement une religion, ouvre ses portes à Jérusalem. En 2008 également, un laïc reprend aux Haredims la municipalité de Jérusalem. Trois événements positifs, certes, mais qui sont réactifs, démontrent l'existence d'un malaise au sein de la société israélienne et la dégradation des idéaux sionistes. Mais encore une fois, pour survivre, Israël doit-il rétablir en force ces idéaux que les Haredims ne reconnaissent pas ? Je laisse la réponse à Peter Sloterdjik qui, parlant du destin des juifs, dit qu'ils disposent de « l'alternative historique entre l'option des Macabées et celle de l'Apocalypse, en un mot : entre l'insurrection anti-impériale séculaire et l'espoir religieux ou parareligieux dans la chute globale des systèmes - une alternative à laquelle la modernité n'a ajouté qu'une troisième valeur, mais décisive : celle du dépassement réformiste, visant à rétablir des situations anormales dans des délais moyens par le biais de l'application de procédures libérales-démocrates. Il n'est pas nécessaire d'expliquer pourquoi la troisième option constitue la seule stratégie de civilisation ayant à terme des chances de réussir » (9).
6- Yediot Aharonot, 12/2/9.
7- La Sainte Ignorance, Olivier Roy, Seuil, pages118,119.
8- Le Livre et les livres, Alain Finkielkraut et Benny Lévy, Verdier, pages 9, 70, 83, 84, 129 à 133.
9- Colère et Temps, Peter Sloterdjik, Libella, page 130.

