Je suis extrêmement en colère. Je lui avais mille fois répété à cette sotte d'Elsie Poncher d'annuler sa vente aux enchères sur eBay, lui promettant un chèque substantiel, certes un peu loin des 4,6 millions de dollars qu'elle a obtenus d'on ne sait qui, pour le caveau de feu son mari. Celui au-dessus de la seule femme avec laquelle j'aurais adoré dîner en tête à tête : Marilyn Monroe. Je lui ai même proposé ma concession personnelle à Saint-Dimitri à Achrafieh en lui assurant qu'un bouquet de camélias, ses fleurs préférées, serait posé sur sa tombe et celle de son dear hubby chaque semaine, à vie. Cette gorgone n'a rien voulu entendre : Vous n'avez qu'à participer à la vente. Comme tout le monde. La chamelle. Mais je ne suis pas tout le monde. Sauf que je l'ai fait. J'ai surenchéri. Louisa, ma femme de chambre, s'est avérée être une pro du net, je lui ai demandé, histoire d'assurer un peu mes arrières, de mettre en vente sur le site en question ma collection Christian Louboutin (y compris mes quatre Alty Booty), mes deux tableaux Jackson Pollock, tous mes diamants Sélim Mouzannar, ainsi que le ballon de basket autographié par Tony Parker et Eva Longoria et avec lequel, tellement il en est fou, mon délicieux Houssam dort, l'utilisant parfois, ce jeune fou, comme oreiller. Mais j'ai vite déchanté lorsque les enchères ont dépassé le million et demi de dollars. Scheiße ! Verte était la couleur de mon visage ; j'en suffoquais. De rage. Louisa s'est précipitée pour ouvrir un balthazar de Veuve Clicquot. Même les bulles Ponsardin englouties avec deux ou trois tartelettes de foie gras Ferme Saint-Jacques saupoudrées de Prozac pilé ne m'ont pas calmée. Je m'y voyais déjà, je m'imaginais, une fois partie de ce monde bas, passant le reste de mon autre vie avec Marilyn ; nous deux riant, pleurant, nous racontant nos vies, elle me parlant d'Elia Kazan, d'Arthur Miller, de JFK et de sa fougue furieuse, moi de Kevin, d'Omar, de Houssam et de la douceur taurine de ses 19 ans. Nous aurions organisé des miniconcerts, elle et moi en duo, reprenant quelques-unes de ses chansons ou de vieux morceaux de Marlene Dietrich (la seule actrice que Marilyn supportait) ; nous aurions invité pour l'occasion nos voisins de cimetière, Farrah Fawcett et Truman Capote, et Dean Martin aurait chanté avec nous... Je vais lui faire avaler son dentier à Elsie Poncher. Si seulement je savais qui est ce mystérieux acquéreur qui n'a pas voulu donner son nom... J'ai mis le 78 tours original de My heart belongs to daddy dans mon gramophone Victor V. Quelques coupes de bulles en plus. Je me suis un peu calmée. Je dois réfléchir à une contre-attaque stratégique. Je sais ce que je vais faire : j'exigerai d'être incinérée et, par testament, Houssam sera obligé, chaque mois, de se rendre au Westwood Village Memorial Park à Los Angeles pour jeter une micropincette de mes cendres sur le caveau de Marilyn ; je lui donnerai pour cela une petite cuillère en vermeil incrustées de lilliputiennes chauve-souris en diamants, la vieille Poncher en fera une névrose et ma vengeance sera glacée et douce, miam-miam.
P. S. : C'est extraordinaire. Je suis cocue. La délicieuse Rania Massoud m'a bigophoné la nouvelle. La dépêche AFP vient de tomber. L'acheteur anonyme s'est rétracté. Ce fripounet. Je l'aime. C'est le branle-bas de combat. Louisa vient de rallumer toutes les connections Internet de la maison. J'ai trouvé le moyen idéal de me payer mon caveau. Je vais vendre mon corps sur eBay.
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