C'est cette opposition entre deux visions contradictoires du Liban qui explique, nous dit Shehadi, la brouille entre l'ancien Premier ministre Rafic Hariri et Damas, la décision syrienne de proroger le mandat du président Lahoud, le vote de la résolution 1559 de l'ONU exigeant le désarmement du Hezbollah et l'assassinat subséquent de Rafic Hariri. Ce sont ces deux visions, nous dit-il aussi, qu'on retrouve depuis, représentées l'une par les forces du 14 Mars menées par le Courant du futur, l'autre par les forces du 8 Mars menées par le Hezbollah, le débat entre les deux camps rivaux étant focalisé sur la légitimité d'une résistance armée échappant au contrôle de l'État.
Dans la mesure où le Liban Riviera et le Liban Citadelle sont en contradiction évidente l'un avec l'autre, la question n'est plus de savoir s'ils sont irréconciliables : ils le sont. La question se pose plutôt de savoir s'ils ne seraient que cela. Je soupçonne en effet qu'il y aurait, dans l'opposition même entre la Riviera et la Citadelle, une complémentarité qui profite aux deux et, partant, au pays tout entier.
Sans la Riviera et son important potentiel diplomatique reposant sur des alliances et des amitiés nouées avec les grandes puissances et les grands groupes financiers, le Liban Citadelle aurait bien du mal à résister indéfiniment à cette autre Citadelle, autrement plus redoutable, qui lui fait face de l'autre côté de la frontière sud du pays. Inversement, sans la Citadelle et son important potentiel militaire de dissuasion, le Liban Riviera aurait bien du mal à empêcher que le pays ne redevienne, comme cela avait été le cas par le passé, le paillasson sur lequel toutes les armées du monde viendraient s'essuyer impunément les pieds.
C'est dire que, même si le Liban Riviera et le Liban Citadelle sont antinomiques, ils n'en demeurent pas moins complémentaires, l'un prenant le relais de l'autre dès que celui-ci atteint ses limites et vice versa.
Il ne s'agit pas là, de ma part, d'un énoncé moral ou d'un vœu pieux patriotique, mais d'un constat politique : indissociables en dépit de leur inimitié, le Liban Citadelle et le Liban Riviera ne sont pas tant des frères ennemis que des frères siamois, et même s'ils se détestent cordialement, ils ne peuvent espérer survivre amputés l'un de l'autre.
Quant à l'État libanais, il ne devrait se confondre ni avec le Liban Citadelle comme l'ancien président Émile Lahoud l'avait souhaité ni avec le Liban Riviera comme l'ancien Premier ministre Rafic Hariri et son fils Saad après lui l'ont voulu. Au contraire, l'État et le gouvernement doivent faire la synthèse entre ces deux projets et, tout comme la Banque centrale se doit de réguler le système bancaire privé de la Riviera sans pour autant l'étouffer ou s'y substituer, de même l'Armée se doit de réguler la résistance armée de la Citadelle sans chercher à l'étouffer et sans plus s'y substituer.
À ce titre, quel Libanais, aussi pro-occidental et chaud partisan du Liban Riviera qu'il soit, n'a pas ressenti de la fierté à voir le Hezbollah contraindre l'armée israélienne à se retirer du territoire libanais et réussir là où toutes les armées arabes avaient échoué ? Inversement, quel Libanais, aussi antioccidental et farouche partisan du Liban Citadelle qu'il soit, ne sait-il pas gré aujourd'hui au gouverneur de la Banque centrale, Riad Salamé, d'avoir maintenu, contre vents et marées, la valeur de la livre et le pouvoir d'achat des Libanais ?
À mon sens, le patriotisme, qui doit être fondé dans le réalisme (car il ne saurait y avoir de vrai patriotisme sans réalisme), ne se mesure pas à l'aulne de l'un ou de l'autre, des deux exemples que je viens de citer : il se mesure nécessairement à l'aulne des deux, pris ensemble de manière indissociée.


Israël Katz assure que l’armée israélienne « conservera sa liberté d’action militaire » au Liban malgré la nouvelle trêve