La fulgurante défection du chef du PSP a en effet placé ce camp dans l'impasse, remettant en question son statut même de majorité parlementaire et l'emprisonnant dans un brouillard total. Walid Joumblatt a beau affirmer et réaffirmer son soutien indéfectible à Saad Hariri et souligner que ses ministres feront partie des 15 membres du gouvernement représentant la majorité, il demeure que son repositionnement stratégique laisse de nombreuses questions essentielles en suspens.
Quelles directives suivront les députés du Rassemblement démocratique non membres du PSP ? Comment voteront les ministres nommés par le bloc présidé par le député Joumblatt lors des séances du Conseil ? Appuieront-ils toutes les propositions de Saad Hariri au nom du soutien indéfectible de Moukhtara au chef du Courant du futur ? Resteront-ils solidaires du Premier ministre désigné si une polémique opposait ce dernier au régime syrien, comme à l'époque où Assad fils avait traité Fouad Siniora d' « esclave soumis d'un esclave soumis » ? Quid de la politique de privatisation si chère à l'équipe Hariri et contre laquelle Walid Joumblatt vitupérait dernièrement ? Et si pour une raison intempestive quelconque, Saad Hariri refusait de visiter Damas, le chef du PSP se rendra-t-il quand même en Syrie ?
À défaut de réponses à ces questions, la majorité et son principal chef de file ne sauraient aller de l'avant dans la formation du gouvernement et aviser des choix stratégiques à adopter dans ce domaine. Sauf que Walid Joumblatt continue d'entretenir le flou artistique sur ces points, pour des considérations stratégiques qui lui sont propres, probablement en attendant de voir l'évolution de la position de Damas et du Hezbollah à son égard. Il se serait même contenté de fournir des explications peu convaincantes à Saad Hariri lors de leur dernière rencontre, à en croire un ancien député haririen. D'ailleurs, les mines renfrognées qu'affichaient les deux hommes pendant leur face-à-face lundi en disent long sur la désharmonie et l'incompréhension mutuelle qui régissent leurs rapports en ce moment.
Placée en porte-à-faux par la défection joumblattiste, traversant une crise profonde, la majorité est apparue aux yeux du public comme étant responsable du retard de la naissance d'un gouvernement que la population attend impatiemment, dans l'espoir qu'il apportera une quelconque amélioration à son quotidien en matière d'économie et de sécurité. Ce camp ne pouvait donc rêver que d'une prise de position impulsive de la part du chef du CPL afin de pouvoir accuser ce dernier d'entraver la formation du gouvernement, misant sur le fait que les partisans du 14 Mars qui ont vu Michel Aoun et ses alliés du parti khomeyniste libanais empêcher par tous les moyens, et pendant des mois, l'élection d'un chef de l'État, le suivront dans ce raisonnement.
Or voilà que le député Aoun a offert à la majorité le subterfuge idéal en exigeant ouvertement un maroquin ministériel pour celui qu'il semble avoir choisi pour héritier, à savoir son gendre, Gebran Bassil, tout en sachant que Baabda s'oppose farouchement à la nomination au gouvernement de candidats malheureux aux législatives du 7 juin. Il ne restait plus aux ténors du 14 Mars que de sauter sur cette occasion en or, en mettant au premier plan les considérations familiales étroites auxquelles semble être attaché le chef du CPL.
Les positions respectivement adoptées à cet égard par Michel Aoun ainsi que par la majorité et son inutile secrétariat général méritent deux remarques.
En premier, l'importance cruciale que réserve le chef du CPL à la carrière politique de Gebran Bassil discrédite totalement son discours dirigé contre le féodalisme politique et le place sur un pied d'égalité à ce niveau avec les Arslane, Hariri, Joumblatt, Solh, Gemayel, Frangié, Chamoun, Eddé, Skaff, Assaad, Hamadé, Karamé et autres héritiers de familles de zaïms. L'obstination dont fait preuve le député du Kesrouan à ce niveau porte également atteinte à la crédibilité de son programme de changement et de réforme, puisque de toute évidence, ce sont des considérations personnelles qui priment dans le choix des représentants du CPL au gouvernement, bien plus que des critères de compétence, Gebran Bassil n'ayant réussi qu'à faire de la communication là où il fallait réformer les télécommunications.
La majorité, pour sa part, devrait savoir que la gesticulation médiatique et les manœuvres politiciennes ne sauraient occulter l'urgence de la modernisation de son discours qui est inadapté à la situation actuelle. Comme l'irremplaçable Yasser Arafat à la sortie de l'Élysée le 2 mai 1989, les composantes de ce qui reste de la coalition souverainiste doivent avoir le courage de reconnaître la caducité d'une grande partie du programme qu'ils ont défendu au cours des quatre dernières années, pour élaborer un projet plus réaliste, en prenant en considération les erreurs et les réussites du passé. À l'abri des déchaînements de passions et quoi que l'on pense du repositionnement épique de Walid Joumblatt, l'on ne peut que reconnaître le bien-fondé de ses propos lorsqu'il affirme que la majorité ne peut pas persévérer sur le même chemin et se doit d'évoluer pour survivre et sortir de sa crise, bien que l'évolution que semble vouloir catalyser le chef du PSP ne va pas vraiment dans le sens des aspirations des jeunes de l'intifada de l'indépendance, spécialement ceux d'entre eux qui se réclament de la gauche...

