Même Houssam s'était enfui ; même Louisa s'était cachée. Personne n'osait rester dans la même pièce que moi à l'approche de l'orage. C'est-à-dire de ma crise de nerfs. Et celle-ci s'annonçait historique. Phénoménale sotte que je suis, j'avais accepté une requête insensée formulée par la seule personne à qui je ne peux et ne pourrais rien refuser : ma nièce Clara, la fille de ma sœur jumelle décédée il y a cinq ans et dont le père, un immonde gigolo, vague sosie il est vrai de Marlon Brando jeune, avait déserté à tout jamais trois ans après la naissance de Clara. Laquelle Clara, rebelle à tout et surtout à son éducation, c'est-à-dire farouche opposante à tout ce qui ressemble de près comme de loin à une gouvernante, une nanny, une nounou, m'a suppliée de garder Gabriella pendant 48 heures, le temps pour elle et son concubin d'aller passer un week-end à Mykonos. Deux précisions de taille s'imposent : Gabriella a un an et moi, moi je ne me suis jamais, au grand jamais intéressée à un enfant de moins de 17 ans plus de quelques secondes, même Gaby. Mais moi, eh bien moi, la tsarine des sottes, j'ai dit oui et là, 8 heures après qu'elle l'eût déposée dans mon loft délicieusement et précieusement décoré par Danielle I., un loft donc totalement impropre à une présence mineure, cette petite chose pratiquement chauve et dodue comme une chamelle braillait sans interruption. Je devenais littéralement folle et j'avais tout essayé. Je l'ai placée au milieu de ses 7 345 358 jouets que sa mère avait laissés : peine perdue. Je lui ai donné une robe imprimée à motifs léopard Jean-Paul Gaultier et une paire de ballerines en soie indienne Marc Jacobs pensant qu'elle allait adorer se transformer en princesse Barbie : peine perdue. J'ai mis entre ses doigts grassouillets une très vieille et très somptueuse poupée qui ne me quittait pas durant mes jeunes années, une poupée que Fabergé lui-même avait confectionnée puis offerte à ma trisaïeule Varvara : peine perdue - Gabriella l'a inondée de bave. Pensant qu'elle avait faim, je lui ai fait une petite tartine de pâté de sanglier à la cerise que l'on m'envoie chaque mois à Beyrouth d'une ferme du Périgord noir : peine perdue, elle me l'a craché au visage (cette friponne a tout de même gloutonnement léché de sur mon doigt les quelques gouttes de Veuve Clicquot, elle en a redemandé, j'ai naturellement dit non, elle s'est remise à hurler de plus belle). J'ai glissé un CD de Chantal Goya dans ma platine B&O mettant « Ce matin un lapin a tué un chasseur » à plein volume : peine perdue, elle a même réussi à couvrir la voix de cette Callas de prisunic. J'étais sur le point d'appeler Sesobel pour qu'ils prennent Gabriella en pension jusqu'au retour de sa mère quand mon Vertu a sonné, c'était Clara de son île gay me demandant si tout se passait bien et m'informant, cette gueuse, que sa fille adore qu'on lui chante des chansons. Pffft. Mue par je ne sais quel instinct multimillénaire, j'ai pris la petite chose qui gueulait toujours comme un putois, je me suis allongée sur un divan Armani home, ai couché Gabriella sur mon ventre et commencé de fredonner une phrase ou deux que Jeanne Moreau et moi chantions à tue-tête lorsque nous étions plus jeunes : J'ai la mémoire qui flanche j'me souviens plus très bien, si c'était un musicien ou bien un comédien... jusqu'à ce que je vois la plus belle chose qu'il m'ait été donné de voir depuis sans doute une moitié de siècle : le sourire de Gabriella, sa toute petite main qui s'agrippait à mon sein et ses yeux épuisés et ensommeillés frétiller d'une sérénité enfin retrouvée. Nous nous sommes endormies et à notre réveil, je l'ai emmenée au zoo de Dbayé applaudir le loup, le renard et la belette, avant que de partager une glace Oslo au Nutella, toujours avec ce sourire capable de soulever des montagnes, capable de me faire oublier qu'elle a bavé du chocolat sur ma chemise blanche Margiela, mais on s'en fout, on a continué à manger, miam miam.
margueritek@live.com
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