d'agiter le peuple avant de s'en servir »
Talleyrand
Après les frasques, attendues et annoncées, de Walid Joumblatt, certains n'ont pas hésité à se lancer dans de peu convaincantes protestations de la pudeur outragée. La dernière valse du chef druze du clan des Joumblattis, ne peut surprendre que ceux qui ignorent la longue histoire de la Montagne libanaise. La démocratie balbutiante du Liban trouve ses racines dans une rivalité bipartisane traditionnelle. Durant des siècles, la vie publique s'est résumée aux luttes claniques entre Qaïsis vs Yamanis, ou Yazbakis vs Joumblattis, voire encore les pro-Kussa vs les anti-Kussa de la période 1870-1890. Le clivage actuel, entre forces dites du « 14 Mars » et celles dites du « 8 Mars », est un écho contemporain de ce clanisme structurel que Walid Joumblatt a eu le mérite, sans le vouloir, de sortir au grand jour. Poison mortel de toute forme de vie politique, ce tribalisme a fini par avoir raison de la substance même de la révolution du Cèdre du 14 mars 2005. Fer de lance de la « deuxième indépendance », figure emblématique du 14 Mars, tribun hors pair des rassemblements mémorables de la place de la Liberté, Walid Joumblatt a atterri sur le tarmac peu glorieux du petit clanisme de village. Comble de malheur, il avait choisi, pour cet atterrissage forcé, le célèbre « Beau Rivage » de sinistre mémoire, haut lieu symbolique de l'occupation syrienne, dont les murs résonnent encore des cris de tous ceux que l'occupant y a torturés et dont certains croupissent, à ce jour, dans les geôles du dictateur : ombres anonymes et cadavres vivants dont personne ne s'inquiète. En dépit du bien-fondé des critiques du chef joumblatti à l'égard de ses partenaires rivaux, fallait-il donner un tel gage symbolique à l'ancien occupant, mais néanmoins prédateur de toujours de la proie libanaise ?
Haro sur le baudet ?
Faut-il jeter l'opprobre sur le seul Walid Joumblatt ? Faut-il ne lyncher que lui, aux cris de « Haro sur le baudet, ce pelé, ce galeux dont (vient) tout le mal », comme l'écrit La Fontaine ?. Que le chef druze ait effectué une de ces pirouettes dont il a le secret ne doit pas surprendre ! Les petits peuples, incapables de se prendre en charge, maîtrisent l'art peu glorieux d'être courtisans et savent que dans la cour des grands « un autre moyen de se grandir : c'est de se courber » (Talleyrand). Le reproche qu'on peut faire à Walid Joumblatt n'est pas tant d'avoir quitté la coalition du 14 Mars que de s'être replié sur une position identitaire le mettant à la merci de n'importe quel puissant qui pourrait l'instrumentaliser. S'il avait eu les moyens, il se serait sans doute retiré dignement dans sa retraite de Moukhtara sans tenir les propos peu amènes qu'il a eus à l'égard de ses partenaires de la coalition, notamment l'inacceptable dénonciation du slogan du Courant du futur : « Liban d'abord ». Sur le fond, Walid Joumblatt a des raisons d'en vouloir à ses partenaires rivaux, notamment les chrétiens, et vice versa. Quant à la forme blessante de son geste et de ses propos, elle ne s'explique que par la vieille et incorrigible rivalité druzo-maronite qui empoisonne la vie du Mont-Liban depuis l'époque de l'émir Bachir II Chéhab lequel s'empara du pouvoir en 1790, assassina Bachir Joumblatt et favorisa la prééminence des maronites au détriment de l'establishment druze traditionnel. Depuis deux siècles, ce paramètre ne cesse d'alimenter le feu du tribalisme au Mont-Liban. Personne ne souhaite affronter sa propre mémoire. Ils préfèrent tous se bluffer mutuellement en ancrant, par des discours creux, la légitimité du présent dans les luttes sanglantes du passé. La non-résolution des plaies béantes du contentieux historique est à l'origine du caractère avorté de la révolution du Cèdre, foncièrement pacifique.
Vampirisme de la Loya Jirga
La dynamique 14-marsiste a été récupérée par des forces héritières des luttes claniques de jadis, porteuses de rancunes inavouables et spécialistes de la duplicité mensongère. Ces formations claniques, donc non politiques, ont garrotté le mouvement en le segmentant en entités identitaires et en vampirisant toute sa dynamique en vue de la survie de leurs vieilles idéologies nées des haines du XIXe siècle. C'est ainsi que toute force du renouveau a été écrasée sous le rouleau compresseur du poison identitaire.
La vie publique libanaise n'a donc pas pu se résumer à ce qu'elle devrait être : la lutte entre un pôle identitaire et sectaire représenté par le Hezbollah, le CPL et leurs alliés, d'une part ; et, d'autre part, un pôle citoyen, démocrate, libéral, diversifié et représentatif de la dynamique 14-marsiste. Cinq ans après, de grandes figures symboliques sont sacrifiées sur l'autel du clanisme traditionnel : Misbah el-Ahdab, Nassib Lahoud, Samir Frangié, Farès Souhaid, sans parler de partis authentiquement 14-marsistes comme la Gauche démocratique ou le Renouveau démocratique. Que reste-t-il ? Un Courant du futur acculé au piège de sa composante sunnite ; un Bloc national qui n'arrive pas à surnager ; des Forces libanaises qui tentent vaillamment de 14-marsiser leur discours sans que cette métamorphose salutaire touche leur base militante.
On aurait pensé que le secrétariat général du 14 Mars parviendrait à constituer le noyau fédérateur des forces citoyennes nouvelles. Au lieu de cela, et en dépit de la sincérité de ses responsables, ce secrétariat a désespérément fini par devenir une simple officine de liaison entre les puissantes chefferies d'une Loya Jirga permanente au sein de laquelle chacun ne songe qu'à étendre son hégémonie sur tous les autres. Face à un tel constat, Walid Joumblatt a choisi non la sagesse et la grandeur du retrait, mais le pathétique repli identitaire. Il a sans doute voulu suivre le conseil de Talleyrand : « Soyez à leurs pieds. À leurs genoux... Mais jamais dans leurs mains. »
Après les frasques, attendues et annoncées, de Walid Joumblatt, certains n'ont pas hésité à se lancer dans de peu convaincantes protestations de la pudeur outragée. La dernière valse du chef druze du clan des Joumblattis, ne peut surprendre que ceux qui ignorent la longue histoire de la Montagne libanaise. La démocratie balbutiante du Liban trouve ses racines dans une rivalité bipartisane traditionnelle. Durant des siècles, la vie publique s'est résumée aux luttes claniques entre Qaïsis vs Yamanis, ou Yazbakis vs Joumblattis, voire encore les pro-Kussa vs les anti-Kussa de la période 1870-1890. Le clivage...

