Temple de Bacchus : 11 juillet 2009
Sous le merveilleux ciel nocturne de Baalbeck, où se baladait la lune opaline, David Fray, le jeune pianiste surdoué au talent de génie, tenta de nous transporter vers ce firmament constellé d'étoiles. Une douce brise soufflait tout le long du couloir de la Békaa ou Syrie-Creuse (Coelesyria) de l'administration séleucide et romaine. Au menu, un somptueux buffet de morceaux de Schubert, dont l'inégalable deuxième impromptu. Jouer Schubert en plein air, au milieu des bruits de la ville, est en soi une gageure et un défi quasi insurmontable quand on pense que, pour écouter Schubert, il faudrait en principe ralentir son rythme respiratoire jusqu'aux limites de l'apnée, et ce dans une pièce fermée. Les efforts désespérés du pianiste pour nous faire atteindre le firmament constellé d'étoiles furent vains. Ledit firmament était arrosé d'une pluie de bruits saccadés, d'abord sourds et au loin, comme en écho. Puis, le rythme des bruits en écho s'accéléra et la pétarade s'intensifia, couvrant presque les larmes que l'artiste faisait verser au vieux piano.
Certains, parmi le public, familiers des bruits exotiques, crurent reconnaître des salves d'instruments de la musique de mort qu'on appelle « armes », dont le célèbre Kalachnikov et autres distributeurs de mitraille. L'immense majorité, sans doute par courtoisie et peur du ridicule, se persuada qu'il s'agissait de pétarades d'un feu d'artifice lancé à l'occasion d'une noce. On s'agita dans la salle, on vit même une personnalité locale s'activer sur un téléphone portable, puis se lever. Beaucoup, dans l'auditoire, pensèrent que la personnalité voulait contacter d'autres personnalités de Syrie-Creuse, afin de demander aux fêtards de surseoir quelque peu à leur pétarade, juste le temps de laisser les notes de la sixième partita de Bach caresser les vénérables colonnes.
À l'entracte, la rumeur circula que le parti de Dieu préparait les festivités du 12 juillet, date du début du processus qui mena à la gloire divine de l'été 2005. La mitraille qui faisait écho au piano-solo n'était donc pas celle d'une noce, mais d'une veillée de fête. Une autre rumeur se répandit quant à l'événement du lendemain. Les responsables du Festival de Baalbeck avaient négocié un accord avec le parti de Dieu stipulant que le divin parti se produirait le 12 juillet, de 18 heures à 20 heures, sur les planches de l'esplanade des temples afin d'organiser une séance oratoire en hommage à la victoire divine. Après 20 heures, les planches seraient occupées par la troupe de Monsieur Caracalla qui devait y organiser sa répétition générale. L'émoi fut grand quand le bruit froufrouta, parmi les festivaliers, que Dieu aurait unilatéralement décidé de se produire à 20 heures et non à 18. Tant pis donc pour les danseurs bariolés et déhanchés de Monsieur Caracalla. Rompez, l'ordre règne en Syrie-Creuse.
Puis ce fut l'austère mais fabuleuse sixième partita de Bach qui, comme les cinq autres, demeure un incomparable exercice d'assouplissement des doigts aux yeux du plus grand nombre. Bach, génie nettement supérieur à Schubert, eut droit à plus de mitraille en écho lointain, mais de plus en plus rapproché. Des Kalachnikov ? Des feux d'artifice ? Autres engins plus consistants ? Les festivaliers mélomanes, très BCBG, étaient incapables de faire la distinction.
Un dialogue de sourds
Mais que révélait donc ce double concert pour piano-solo et mitraille in vivo per eco in lontano ? Une guerre culturelle ? Certains n'hésitèrent pas à accuser les forces de facto qui dominent en Syrie-Creuse de faire de l'obstruction au Festival de Baalbeck dans la mesure où ce dernier représente une culture importée, étrangère, pour laquelle le parti de Dieu n'aurait qu'un profond mépris. D'autres étaient tentés d'imputer un tel comportement à l'arrogance que confère le sentiment d'impunité qui résulterait de l'appartenance à une communauté armée jusqu'aux dents et capable d'imposer, par la force, sa volonté à tous ses détracteurs. Au lieu de se montrer hospitalière à l'égard de l'autre culture, la culture locale se crisperait ainsi dans un mépris hautain qui dit en toute simplicité : si vous n'êtes pas content, allez ailleurs. Derrière une telle attitude, c'est toute la logique du territoire qui se profile comme si Baalbeck n'était pas partie intégrante du sol national qui appartient à tous les Libanais et non seulement à ses résidents.
Mais, les fêtards à la mitraille ont aussi leurs griefs à l'égard des responsables du festival. Ces derniers ne sont-ils pas enfermés dans une logique obsolète d'un passé à jamais révolu ? Ne se comportent-ils pas comme si nous étions toujours en 1956 sous le mandat du président Chamoun et de son épouse, la très belle Zalfa ? Quelle est la part de participation de la ville de Baalbeck et de sa municipalité dans la prise de décision ? Dans quelle mesure le Festival de Baalbeck est-il, aussi, un événement baalbakiote avant d'être, surtout, une mondanité d'Achrafieh et de Faqra ? Le Festival de Baalbeck, jadis événement culturel mondial d'avant-garde, n'est-il pas en train de devenir un festival d'arrière-garde culturelle ?
Guerre culturelle ou dialogue de sourds ? Le double concerto du samedi 11 juillet à Bacchus était, avant tout, une triste cacophonie de deux cultures qui s'ignorent superbement et mutuellement.

