Car malgré tout ce qui s'est passé depuis ce triste été 2006 ; malgré la précieuse 1701, le déploiement de l'armée au Sud, le renforcement de l'indispensable Finul ; malgré la libération des anciens détenus et la restitution des corps des martyrs enlevés par Israël ; malgré l'accord de Doha, la formation d'un premier gouvernement d'union nationale et les efforts déployés actuellement pour composer un second, les blessures ouvertes dans le corps social libanais par la guerre de juillet restent vives et le demeureront encore longtemps avant de pouvoir, espérons-le, se cicatriser un jour.
Peut-être est-ce parce que l'horreur indicible de cette guerre a éclaté juste au lendemain de ce 14 mars 2005 qui a été pour beaucoup synonyme d'un véritable adieu aux armes, à l'injustice, à la violence. De ce Printemps de Beyrouth qui a démontré l'efficacité de la résistance culturelle et de l'action politique pacifique et la stérilité de la force brutale et aveugle.
Peut-être est-ce parce que le Hezbollah a entrepris de son propre chef, sans consulter personne d'autre que ses suzerains étrangers, une action individuelle dont les conséquences ne pouvaient être que collectives ; qu'il a ostensiblement violé, bafoué, méprisé les prérogatives et les droits de l'État, unique cadre possible du vivre-ensemble ; qu'il a imposé aux Libanais de subir des milliards de dollars de dommages, de perdre plus de mille deux cents de leurs concitoyens, de voir des milliers d'autres dépossédés de leurs maigres biens ou condamnés à vivre avec un handicap permanent.
Peut-être est-ce parce qu'on s'est rendu compte, une nouvelle fois, qu'Israël est une menace réelle, persistante, incontournable pour le pays, sa sécurité, sa stabilité, son indépendance, sa souveraineté et son intégrité territoriale ; qu'on a compris que le retrait israélien de 2000 n'était qu'un chapitre du conflit entre le Liban et l'État sioniste et non son épilogue ; qu'on a dû subir de nouveau la barbarie israélienne face à l'indifférence arabe et au silence international.
Peut-être est-ce parce que la majorité s'est montrée laxiste dans la condamnation du véritable auteur des massacres, c'est-à-dire Israël ; que plusieurs de ses principales composantes se sont lancées dans des paris stupides ; que ses députés n'ont pas hésité à rencontrer Condoleezza Rice, chef de la diplomatie américaine de l'époque, alors que cette dernière soutenait l'agression israélienne et refusait d'appeler à un cessez-le-feu immédiat pour mettre un terme au bain de sang.
En tout état de cause, il est deux leçons que les actuelles majorité et minorité doivent tirer de la guerre de juillet et ériger en principes inviolables de la gestion des relations interlibanaises.
En premier, les Libanais, et surtout les partisans du 14 Mars, doivent comprendre que le dossier des armes du Hezbollah est un problème purement interne qui ne peut être réglé ni par une intervention étrangère ni par la violence, encore moins par une conjonction de ces deux facteurs. Il faut donc éviter toute forme d'internationalisation ou de confessionnalisation de cette affaire qu'il faut gérer par le dialogue, aussi lent soit-il, en attendant une solution permanente qui requiert un changement drastique de la conjoncture internationale et une métamorphose profonde de la société libanaise.
Le Hezbollah, lui, doit abandonner cette arrogance qui a poussé son secrétaire général à affirmer à moult reprises que son public à dominante chiite est son unique garantie et que la Résistance n'a jamais eu besoin d'unanimité, que ce soit au Liban ou ailleurs. Le parti doit descendre de son piédestal divin pour reconnaître que le vivre-ensemble est son unique rempart face aux nombreux acteurs étrangers qui veulent sa peau ; que la préservation de l'union nationale fondée sur la Constitution et l'État est une cause au moins aussi noble que la résistance à l'occupant ; qu'il a beau tenir tête à l'armée la plus puissante de la région, il ne sera jamais qu'un acteur libanais parmi tant d'autres.
S'il est utile de se souvenir de la guerre de juillet et de ses leçons aujourd'hui, c'est que la région traverse une période de fortes turbulences politiques qui ne manqueront sans doute pas d'être répercutées par la caisse de résonance libanaise. Tout dossier pourrait servir de cheval de Troie à une dangereuse infiltration au Liban des conflits régionaux, y compris celui du tribunal international. Il semble que l'on parlera encore longtemps de l'affaire « Der Spiegel », comme de la guerre de juillet.

