Loin du tapage politique et des débats idéologiques, le secrétaire général du Haut Conseil de la privatisation, Ziad Hayeck, a défendu, dans un entretien avec L'Orient-Le Jour, le choix de la privatisation comme option économique indispensable à la relance de la croissance et à la réduction du déficit de l'État.
OLJ : D'abord, quelles sont les mesures concrètes prises par le Haut Conseil de la privatisation (HCP) depuis le vote il y a 9 ans de la loi relative à sa création ? Comment ce Conseil est-il financé ?
Ziad Hayeck. « Il m'est difficile de prétendre que le HCP a pu achever de nombreux projets. Certes, il s'agit d'un constat amer. Les raisons derrière cela sont toutefois beaucoup plus exogènes qu'endogènes. La précarité de la situation politique et sécuritaire au cours des dernières années a en effet largement influé sur l'efficacité de l'action menée par ce Conseil. La privatisation du secteur de l'eau en est une des illustrations. La dernière réunion ministérielle avant le déclenchement de la guerre de juillet 2006 était principalement axée sur ce sujet. Les évènements qui ont suivi ont néanmoins empêché l'élaboration du projet qui, depuis, a été relégué aux oubliettes.
« Un autre exemple est celui de la privatisation des télécoms dont le lancement était prévu pour février 2008. À l'époque, toutes les conditions économiques et financières étaient en notre faveur et 10 compagnies avaient exprimé leur disposition à participer à l'opération. La paralysie politique due à la vacance de la présidence de la République a toutefois empêché l'aboutissement du processus.
« Il n'en reste pas moins qu'un long travail de recherche et de réflexion a été effectué au sein du HCP au cours des dernières années. Plusieurs études sectorielles ont en effet été élaborées, et une feuille de route comportant les différentes étapes nécessaires à la restructuration de plusieurs secteurs à haute valeur ajoutée ou en mauvaise posture a été mise en place.
« En ce qui concerne le financement du HCP, l'État alloue en moyenne cinq millions de dollars par an à son fonctionnement. »
OLJ : Quelles sont les raisons pour lesquelles un grand nombre de Libanais s'opposent aujourd'hui à la privatisation ?
Z.H. : « Outre certains
responsables politiques qui cherchent à tirer profit de ce sujet en l'exploitant à des fins iniques, il existe aujourd'hui trois principaux groupes qui s'opposent, à tort, à la privatisation. Le premier, composé essentiellement de néogauchistes, considère cette option comme antinomique de ses convictions. Le second, formé essentiellement par des fonctionnaires d'État et des syndicats, craint que cette opération ne mène au licenciement d'un grand nombre d'employés. Enfin, il y a ceux qui associent la privatisation à un monopole privé et qui considèrent ainsi qu'une vente des actifs de l'État mènera inéluctablement à une hausse des tarifs.
« En ce qui concerne la première catégorie de contempteurs de la privatisation, l'histoire a désormais prouvé la non-viabilité du système économique adopté par les pays communistes. Quant aux fonctionnaires, surtout ceux de l'Électricité du Liban (EDL), ils n'ont rien à craindre, d'autant que les salaires ne représentent aujourd'hui que 5 % du coût total de la compagnie. En outre, la privatisation du
secteur de l'électricité impliquerait une division de ses différentes branches (production, distribution, etc.), qui entraînerait une hausse de ses effectifs. La question de licencier en masse ne se pose donc pas. Enfin, à ceux qui craignent une hausse des tarifs, je rappelle que les lois relatives à la privatisation encouragent la libéralisation du marché et visent à créer un environnement plus compétitif. Les prix ne peuvent donc que baisser et la qualité du service s'améliorer.
« Aujourd'hui, il existe une peur presque primitive de la privatisation qu'il faudra à tout prix abolir. »
OLJ : Depuis un certain temps, vous plaidez avec récurrence en faveur d'une privatisation dans l'immédiat du secteur des télécoms et non d'un autre secteur. Pourquoi ?
Z.H. : « Il ne s'agit pas de préférences. Aujourd'hui, plusieurs secteurs au Liban ont besoin d'être restructurés dans les plus brefs délais, dont ceux de l'eau, des transports, de l'électricité et des télécoms. Ce dernier est toutefois un secteur-clé dont la privatisation est susceptible de créer une forte dynamique économique. D'abord parce qu'il s'agit d'un secteur rentable, pouvant attirer un grand nombre d'investisseurs. Ensuite parce que c'est l'un des secteurs qui évoluent le plus rapidement à l'échelle mondiale. Une privatisation des télécoms mènerait ainsi non seulement à la réduction de la dette, la création de nouveaux emplois et l'amélioration des services offerts aux consommateurs, mais également au développement d'autres secteurs et à la croissance des marchés de capitaux. En libérant ce secteur du monopole de l'État, nous serons en effet en train de paver la voie à la mise en place d'une meilleure infrastructure permettant de contribuer, entre autres, à l'essor de l'industrie de la connaissance, encore embryonnaire au Liban, mais dont le potentiel de croissance est très élevé. Cela permettrait en outre de faciliter l'entrée de nouvelles sociétés à la Bourse de Beyrouth, à laquelle aucune société de télécoms n'est à ce jour cotée.
« Ce dernier effet ne devrait en aucun cas être pris à la légère. C'est une des pierres angulaires du développement de l'activité boursière et économique au Liban. L'injection de nouvelles liquidités sur le marché peut créer un effet domino et encourager de nombreuses compagnies locales, figées aujourd'hui dans des structures traditionnelles, à entrer en Bourse. C'est pour toutes ces raisons que je considère qu'un lancement immédiat de ce processus est nécessaire pour éviter un cumul de manques à gagner. Dans tous les pays du monde, la privatisation des télécoms s'est d'ailleurs avérée bénéfique pour l'économie, voire indispensable pour sa croissance. »
OLJ : Croyez-vous que le sujet de la privatisation figurera dans la déclaration ministérielle du prochain cabinet ? Qu'en est-il des derniers propos du chef du PSP, Walid Joumblatt, à ce sujet ?
Z.H. : « Je suis assez optimiste à ce niveau. Je doute fort que cette question ne soit pas incluse dans la déclaration ministérielle d'un cabinet présidé par Saad Hariri qui croit dur comme fer à l'importance des réformes économiques. Toutes les parties politiques sont toutefois appelées à jouer un rôle positif afin de pouvoir enfin entamer ce processus qui, depuis 15 ans, ne cesse d'être reporté. En ce qui concerne les déclarations du député Walid Joumblatt, je ne pense pas qu'elles puissent avoir un impact négatif. Il s'agissait sans doute d'une réaction émotive. »

