Les mois de juillet, depuis 25 ans, je les passe exclusivement dans mon isba de Karesuando, à l'extrême nord de la Suède. Seule. Je me ressource dans des eaux cristallines et des jacuzzis naturels à l'air libre, je ne prends que quelques peignoirs blancs Ralph Lauren, trois kimonos tout aussi blancs dessinés pour moi par Rei Kawakubo et une douzaine de tee-shirts Heidi Slimane, blancs aussi. Et mes bijoux. Que mes bijoux. Mais pas cette année, puisque j'ai promis à mon amie Aya, ma sœur, absente pendant trois semaines, cette foldingue a parié avec un groupe d'amis sots qu'elle ferait le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle uniquement habillée en John Galliano, je lui ai promis donc de babysitter son fils Ayman. Dix-huit ans, un sosie de Matt Damon. Bref, ce juillet, je reste à Beyrouth. Noyée de festivals, parce que, partout dans le monde comme au Liban, l'été, n'est-ce pas, est la saison des festivals (je ne comprendrai jamais pourquoi on ne dit pas festivaux). Je ne sais pas si cela m'agace et m'indispose profondément ou si cela me plaît, les festivals. Ce poujadisme de la culture, ces attroupements, cet abreuvoir rance dans lequel lapent goulûment le peuple, des gueux, des manants qui croient toucher du doigt un orgasme juste parce qu'ils applaudissent en chœur et/ou assurent dé-tes-ter une starlette, un has-been, quelque intello torturé(e) ou une tête de gondole, cela m'épuise. Mes copines Carla Henoud et Dita von Bliss m'admonestent rudement, la première m'accusant de paresse crasse, la deuxième de néosnobisme facile, les deux m'exhortant à essayer Beiteddine, Baalbeck, Byblos, Tyr, Zouk, etc., me recommandant vivement les bons conseils de l'une de mes collègues de L'Orient-Le Jour, festivalière de choc paraît-il, May Makarem. J'hésite. Je grignote quelques figues de Barbarie délicatement épluchées et posées dans un Alessi bleu ciel. Je conviens d'un rendez-vous avec cette May, tiens, elle a les initiales de Marylin Monroe et de Mireille Mathieu, ce sera une occasion de remonter dans les locaux de ce bon journal. Je m'habille simplement, une robe-bulle marron Christian Lacroix, des ballerines de danse roses Repetto et une minaudière silver strass Paula K. À peine sortie du minuscule ascenseur de Hazmieh, me happent la pétillante Suzanne Baaklini, qui veut absolument me faire signer une pétition pour la protection du phoque du Groenland, et mon inénarrable Abdo Chakhtoura, très pressé de me donner les détails de sa 812e histoire d'amour, cette fois avec une jeune nymphette de la télévision. Je finis par réussir à retrouver la très rousse May Makarem, décidément plus Monroe que Mathieu, flamboyante dans un caraco vert, sans doute Zadig&Voltaire, qui me détaille patiemment les spectacles proposés cette année. Partout, pas qu'à Beiteddine. Je l'arrête aux monologues de Médée et Phèdre à Bacchus ce vendredi : j'adoooooooore, si Médée et Phèdre auraient pu avoir une fille, c'aurait été moi, d'ailleurs, pour l'aider à s'endormir, je lis quelquefois des extraits de Racine à Ayman, juchée sur mes Louboutin cloutées, uniquement vêtue de quatre ou cinq gouttelettes de Guerlain. Seul problème, c'est cette jument de Fanny Ardant qui sera sur scène. May Makarem sourit, polissonne, me prend par le bras, m'emmène dans un aquarium surenfumé et me présente Ziyad Makhoul. Fan absolu de la Ardant, me dit-elle, il te convaincra, crois-moi. Passé les amabilités d'usage entre nous, j'aime beaucoup ce que vous faites, moi aussi répondis-je même si je n'ai jamais rien compris à ce qu'écrit ce (plus très) jeune homme, il se lance dans une espèce de synode sur Fanny Ardant et ses yeux, son intonation, ses gestes, au fur et à mesure de son discours, prennent une couleur Raspoutine qui commence à m'inquiéter. Soit ce garçon est illuminé, soit il est fou d'amour : il dit, presque en transes, que Fanny Ardant ne lira ni n'interprétera Médée ou Phèdre, elle ne sera même pas Médée ou Phèdre. Il chuchote, exalté, qu'elle réinventera Médée et Phèdre, d'une brisure de voix, d'une paupière qui s'émeut, d'un poing qui se serre, d'une larme qui vient s'achever sur un rictus de loup, qu'en Médée il y aura la Pierrette des 8 Femmes, Eva Hanska et Catherine Crachat, que Phèdre sera à la fois comtesse de Blayac, Mathilde Bauchard et Maria Callas, ce Makhoul est effectivement fou, je le remercie d'un vague sourire, il me prend par le bras et me regarde dans les yeux, avec son insupportable sourire en coin : vous irez, justement parce que vous êtes fiévreusement jalouse. Dieu que j'ai eu envie de le gifler. Nous sabrerons la Veuve dans la loge de Fanny Ardant, me cria-t-il alors que je fuyais. Le chacal. Mais j'irai, oh oui j'irai. Et rien que pour le bisquer, j'emmènerai Ayman. Miam-miam.
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