Hobbes
Lorsqu'un individu, quel qu'il soit, sent que sa sécurité n'est pas assurée par l'État, cela signifie que ce dernier est à l'agonie. C'est ce que révèle l'affaire Gad Elmaleh. Aussi exécrable et ignoble qu'elle soit, cette affaire n'est qu'un aspect de la bataille que livre l'État libanais, ou ce qu'il en reste, afin de survivre. Pour s'en convaincre, il suffisait d'assister à la conférence de presse tenue par Mme Nora Joumblatt en compagnie de trois ministres en exercice pour réaliser l'ampleur de la fracture et, surtout, la nature même du mal. Ce scandale inopportun n'est pas une maladresse, ni un malentendu et encore moins une erreur tactique. Tout se passe comme si l'événement s'inscrit dans une stratégie à long terme qui consiste à discréditer l'État libanais, le paralyser, le vider de toute sa substance, en vue non de se l'approprier, mais vraisemblablement de créer un contre-État, une nouvelle entité dont la nature et l'identité sont radicalement différentes du Liban traditionnel qui, aux yeux de certains, ne serait plus qu'une parenthèse historique.
Impasse tragique de l'État libanais
En ce mardi 30 juin 2009, dans une salle comble et surchauffée du ministère du Tourisme, un drame insoupçonné se jouait : l'État libanais souverain livrait bataille pour défendre son existence et ses pouvoirs régaliens sur le front de la pire et de la plus pernicieuse des guerres : la guerre culturelle. Face à trois ministres, le comportement audacieux du délégué de la chaîne al-Manar avait quelque chose de cette « arrogance barbare ». Il faut être doté d'un angélisme naïf pour penser que l'affaire Elmaleh se réduit, en apparence, à un vulgaire problème de séjour au Liban d'un individu soupçonné de liens organiques avec l'ennemi. Ceux qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre ont pu constater l'étendue de la tragédie en ce mardi 30 juin. L'État, compris comme entreprise de domination mais surtout comme « chose publique » (res publica), était mis à mal par le représentant d'une « chose privée » (res privata), à savoir une frange de la population qu'on hésite à qualifier de rebelle. Il n'y a pas lieu de penser cet affrontement entre l'État et le contre-État, voire l'anti-État, en termes de lutte du bien et du mal. Il serait sage d'éviter de désigner les coupables en les réduisant à une simple métaphore : celle du fanatique, du tueur, du rebelle, etc. Nous nous trouvons face à ce qu'Alain Joxe surnomme la « barbarisation moderne (...) où les excès de cruauté deviennent des populismes paniqués ».
Sur le front de la guerre culturelle, le point de vue de l'observateur ne peut pas se contenter d'une perspective morale, religieuse, juridique, voire politique. L'événement ne doit pas être compris dans le cadre étroit d'une certaine rationalité politique, celle d'un calcul tactique : la non-obéissance à l'État. L'événement doit aider à comprendre objectivement les causes qui le génèrent et les motivations « des grands organisateurs froids de la barbarisation ». Peut-on encore appeler civilisation un modèle de société qui discrimine, sur le plan moral ou sectaire, les individus ? Comment comprendre qu'un groupe de personnes, mues par des convictions religieuses et encadrées par une organisation sectaire, se présente comme dépositaire de valeurs radicalement différentes de celles sur lesquelles toute notre compréhension de la « chose publique » est fondée ?
Barbarisation moderne
Si l'État souverain n'est plus capable d'assurer son rôle de protecteur du peuple, cela entraîne nécessairement une régression vers des d'autres échelles d'organisation de la souveraineté qui fonctionnent comme des niveaux de repli identitaire : contrée, village, quartier etc. « La fonction de protection appartient toujours à cette liberté d'organisation du peuple qui est à la base de la fondation de l'État. C'est seulement si ce repli se fait dans la panique - et le recours au religieux peut faire partie du tableau - qu'il y a régression à la barbarie ». La « chose publique », que nous avons héritée des Grecs, est inopérante si un clergé puissant « pouvait promettre au peuple un Bien meilleur que la vie (le paradis) et un Mal pire que la mort (l'enfer) ». C'est cela qui permet de comprendre la métamorphose opérée par le Hezbollah au sein d'une frange importante de la communauté chiite.
La barbarisation est une culture d'anticivilisation. C'est un processus où s'estompe la notion même de « chose publique » et de l'État qui l'incarne. Le néolibéralisme sauvage de la globalisation en est le principal artisan. Ce courant est influent au Liban. Mais la scène libanaise est également très perméable à d'autres formes de régression barbare. Il y a le populisme paniqué identitaire incarné essentiellement par le courant aouniste dont le proto-fascisme est révélateur. Mais il y a surtout le populisme paniqué métaphysique, celui de l'idéologie totalitaire du Hezbollah.
Un des enjeux de la guerre culturelle que révèle le scandale Gad Elmaleh est celui de la survie de la « chose publique », c'est-à-dire de la protection de nos libertés fondamentales qui sont en danger grave de disparition si l'État ne parvient pas à survivre.

