Il est une chose que ni les Libanais, tous les Libanais, ni les nouveaux élus, ni les différents ténors de la majorité, ni la communauté internationale en général, et George Mitchell et Javier Solana en particulier, ne peuvent/doivent oublier : une immense partie de la majorité des électeurs n'a pas voté le 7 juin pour le 14 Mars. Elle a voté contre - et notamment contre les armes du Hezbollah et les gardiens en tout genre d'un temple forcément paraétatique et férocement illégal.
Elle a voté contre, mais cela ne veut pas dire qu'elle n'attend rien de cette Alliance du 14 Mars. Bien au contraire : déterminée à ne pas donner une troisième chance à une équipe qui, répète-t-elle, l'a foncièrement déçue, cette majorité, qui ne s'est jamais sentie autant impliquée, autant au cœur du processus démocratique, autant au cœur du civisme, attend tout du 14 Mars. Elle attend d'abord qu'elle ne réédite pas, même forcée, même sous mille et une menaces, les mêmes erreurs. À commencer par deux d'entre elles, aussi graves l'une que l'autre. Un : légitimer d'une façon ou d'une autre le terrorisme milicien, l'arsenal du parti de Dieu, utilisé notamment contre le dedans. Deux : légitimer d'une façon ou d'une autre le terrorisme politique, le tiers de blocage, un euphémisme aigre-doux pour parler, en réalité, d'un véritable trois tiers dans le partage du pouvoir. Ce qui équivaut, dans les deux cas, à aller encore plus loin dans la transformation de l'accord de Taëf en serpillière absolue.
Il y a quelque chose de troublant, et de bienvenu aussi, dans cet unisson sans doute spontané, né au lendemain de la victoire de la majorité : dès le 8 juin, Saad Hariri, Walid Joumblatt et Samir Geagea tenaient un langage d'une courtoisie inédite à l'encontre non pas du camp du 8 Mars en général, mais du Hezbollah en particulier - l'hommage du chef des FL au discours post-scrutin du patron du parti de Dieu reste du jamais-vu : un monument de politesse(s). Que ce soit la première étape d'une tactique très bien étudiée (essayer de séparer les deux amants de Vérone : CPL et Hezb) ou bien le résultat d'un pragmatisme de facto, il est indéniable que les ténors du 14 Mars ont su avoir la victoire modeste. Et intelligente - à condition que ces derniers sachent y faire et évitent, cela ne tient qu'à eux, de retomber dans l'exact même piège. Qu'ils évitent donc que leurs adversaires politiques ne prennent leurs mains tendues et leur détermination à construire pour rien d'autre que de la faiblesse.
Il est une échéance bien plus cruciale que l'élection du successeur de Nabih Berry (est-ce à la majorité parlementaire ou aux représentants de la communauté chiite de décider du futur locataire de Aïn el-Tiné ? : voilà une question qui mérite mille et un débats), bien plus cruciale même que la formation du nouveau gouvernement : celle de la rédaction de la prochaine déclaration ministérielle, c'est-à-dire du texte qui dictera la politique générale du cabinet à venir.
Loin des surenchères anonymes de certains médias proches du 8 Mars et plus près des dernières déclarations de Saad Hariri : l'arsenal du Hezbollah ne peut être abordé qu'à travers le dialogue, la question de l'urgence du désarmement des milices, et nommément celui du Hezb, doit impérativement figurer au cœur de cette déclaration ministérielle, aussi méditerranéenne et onctueuse que soit sa formulation. C'est la première, la plus primordiale des missions pour le 14 Mars. Idem pour ce tiers de blocage qui représente en réalité mille menottes et mille bâillons pour n'importe quelle majorité placée au pouvoir grâce au bon plaisir d'un peuple. Surtout qu'il est indispensable de demander des comptes, un jour ou l'autre, à cette majorité ; or, il serait à la fois impossible et extrêmement malhonnête d'exiger cela à l'aune de quelque (tiers de) blocage que ce soit. Surtout, aussi, et cela est une absolue lapalissade, que dans n'importe quelle République parlementaire digne de ce nom du monde, une majorité gouverne et une minorité s'oppose... Surtout, enfin, qu'un sérieux débat, une polémique évidente, secoue le camp du 8 Mars sur la nécessité ou pas d'une participation au pouvoir.
La majorité des Libanais a voté le 7 juin contre les armes illégales et contre le tiers de blocage. Elle a donc voté pour l'accord de Taëf, dont le garant ultime reste... le chef de l'État. Le bilan de la première année du mandat de Michel Sleiman est particulièrement positif ; il serait dommage et dommageable que le locataire de Baabda s'arrête en si bon chemin - et pour quelque considération que ce soit. Il est désormais temps, entre autres, de mettre un sérieux et définitif terme à la gigantesque farce qui se tient depuis un an à Baabda : ce dialogue national censé définir la stratégie de défense du Liban, donc aboutir au désarmement du Hezbollah, et qui ne réussissait même pas à calmer le jeu. Il est entendu que ce dossier des armes ne peut être résolu que sur intervention (divine) en direct de Téhéran ; mais que l'on cesse de se foutre, au moins, de la gueule du monde. Il est impératif que Michel Sleiman, avec la bénédiction urbi et orbi du 14 Mars, prenne enfin le taureau par les cornes.
Si la majorité échoue à mettre sur les bons rails ces deux questions cruciales que sont les armes et le tiers de blocage, elle aura non seulement entamé son mandat de la plus catastrophique des manières, mais elle aura furieusement escroqué la majorité populaire.
Et tout le monde le sait : qui vole un œuf vole un bœuf.

