Peut-être que les formations de gauche n'ont guère plus de poids sur la scène politique, le Parti communiste fossilisé étant en voie de dislocation et la Gauche démocratique ayant été asphyxiée par ses propres alliés et par un siège de député bien mérité mais mal exploité.
Peut-être que les bons vieux leitmotive de la gauche - la redistribution des richesses, la laïcité, le progrès social, la Nahda - n'ont presque plus leur place dans un Liban dont l'État lutte pour son droit à exister face au simili-État des armes et de la violence.
Peut-être que les personnes qui se réclament encore de la gauche sont très peu nombreuses dans ce pays de citoyens-clients, phagocyté par les insatiables collectivités monolithiques.
Il n'en demeure pas moins que le vote des partisans de la gauche nouvelle, de ceux et de celles qui échappent au règne des communautés, qui croient en un autre mode de gouvernance que celui de la répartition confessionnelle des pouvoirs, en une autre arabité que celle des dictatures et des théocraties, en une autre forme de résistance que celle des jihadistes et consorts, demeure crucial. En premier, parce que la bataille électorale est très serrée et que les voix de chaque tranche de la population seront déterminantes pour l'issue du scrutin du 7 juin, aussi limité que soient les effectifs des gens de gauche. Et puis parce que le vote des partisans de la gauche est l'un de ceux qui se rapprochent le plus du vote citoyen, vu qu'il est individualiste et qu'il n'est, en principe, édicté par aucun fantasme confessionnel étriqué.
Le problème c'est que les gens de gauche sont souvent blasés, déçus par les tribulations des superpartis-communautés, par les manigances électoralistes des uns et des autres, par le blocage confessionnel qui étouffe dans l'œuf toute velléité de progrès. Il en résulte que certains d'entre eux s'isolent, s'abstiennent souvent de voter, se contentent de glisser dans l'urne un bulletin immaculé ou se laissent ensorceler par des discours populistes et simplistes, affriolants en apparence et creux comme un tambour militaire dans le fond.
Or ceux-là, comme tout démocrate sincère, doivent savoir que ce ne sont malheureusement ni le changement, ni la réforme, ni le progrès, ni la justice sociale, ni la laïcité, ni la Palestine, ni la lutte contre l'unilatéralisme américain qui sont en jeu lors des élections législatives du 7 juin. C'est plutôt la préservation de l'État qui constitue l'unique et seul enjeu du scrutin. Et les partisans de gauche, comme les autres Libanais, sont appelés à choisir entre l'État et son contraire, c'est-à-dire le chaos, la folie, la violence effrénée, les milices, la guerre à tout moment, un 12 juillet, un 7 mai permanent.
Les gens de gauche doivent sortir de leur carcan laïc pour comprendre que la présence d'armes entre les mains d'une seule communauté, aussi noble soit sa cause, réveille mille et une angoisses chez les autres. Cela génère un processus de folle radicalisation des collectivités, une peur viscérale de l'autre et des divisions abyssales qui lacèrent le corps social et rendent impossible tout changement, toute réforme, toute forme de progrès. Qu'on se le dise sans ambages, les armes du Hezbollah provoquent un repli confessionnel drastique au sein de toutes les collectivités du pays, les chrétiennes comme les musulmanes, celles qui se sont rapprochées du parti de Dieu comme celles qui s'opposent à lui. C'est donc partie remise pour toute tentative de rassembler la population autour d'un projet à vocation sociale, économique ou culturelle, pour tout rêve de dépasser les clivages confessionnels vers une identité nationale fédératrice, pour toute idée de gauche.
Par ailleurs, la tutelle imposée à l'État par le Hezbollah après le 7 mai 2008 est de nature à entraver la mise en place de tout projet de réforme sincère. En effet, en mai 2008, le gouvernement légitime du Liban, appuyé par une majorité parlementaire démocratiquement élue et par la moitié de la population, n'a pas réussi à muter un simple officier douteux. Comment mener alors des chantiers de réforme en profondeur qui nécessitent le limogeage de nombreux fonctionnaires et la remise en question de nombreuses institutions et autres caisses ? Imaginons par exemple que l'on veuille réformer cette caverne d'Ali Baba et des 40 voleurs qu'est la Caisse nationale de la Sécurité sociale, qui spolie de larges tranches de la population de leurs droits les plus élémentaires. Que se passerait-il si le Hezbollah décidait que la CNSS est « vitale pour la sécurité de la Résistance » et s'opposait à sa réforme ; au licenciement de tel ou tel autre de ses fonctionnaires ; au mode de son financement qui pourrait être retenu ? Faut-il obtenir la bénédiction des mollahs avant de procéder à la moindre réforme sous peine de voir Beyrouth incendiée par les miliciens ?
L'on ne peut pas prétendre au changement et à la réforme en confiant à la tutelle d'un parti armé une large tranche du domaine de compétence étatique. Les gens de gauche doivent comprendre que l'auto-isolement sous prétexte de ne pas mettre la main dans celle des partis confessionnels équivaut à démissionner de leurs responsabilités nationales et à abandonner leurs principes ; que les miliciens sont les ennemis de la laïcité et du progrès ; que l'on permet à Israël de nous dépasser dans tous les domaines en voulant faire la révolution permanente. Et surtout que leur retour sur la scène politique passe par la préservation de l'État qui nécessite le courage de dépasser les animosités personnelles pour voter pour les candidats souverainistes, aussi confessionnels, corrompus ou ringards soient-ils. La gauche ne doit plus répéter les erreurs du Mouvement national. Confessionnel ou pas, l'État sera souverain ou ne sera pas.

