À condition d'oublier les attentats d'octobre 1983 contre les QG américain et français de la Force multinationale et les prises d'otages frénétiques d'une trentaine au moins de ressortissants occidentaux, le Hezbollah était, jusqu'au retrait israélien du Liban-Sud, l'un des deux fers de lance de la double bataille pour la souveraineté du Liban, au même titre que toutes celles et ceux qui luttaient contre l'occupation syrienne du pays. Le Hezbollah était un magnifique résistant. De mai 2000 à juin 2006, les choses ont commencé à se flétrir : l'arsenal du parti n'avait plus de raison d'être à part le refus de l'Iran de perdre sa frontière virtuelle, mais tellement précieuse géopolitiquement avec Israël ; il fallait laisser la place à la diplomatie seule - sans compter que le Hezbollah était aussi dans une pure violation de cet accord de Taëf qui, exactement comme Michel Aoun même si plus en sourdine et plus en coulisses, le débectait. Avec et après la guerre de juillet 2006, les armes du Hezb avaient fini de prouver qu'elles n'étaient plus qu'un cancer qui non seulement rongeait l'État, mais mettaient gravement en péril l'intégrité physique du Liban et des Libanais. Enfin, en mai 2008, ces armes sont passées au stade ultime : retournées contre l'intérieur, elles sont devenues simplement criminelles. Parallèlement, le concept du Hezb au cœur de la résistance laissait voir son vrai visage, celui d'une immense supercherie, une escroquerie simiesque au nez et à la barbe de tous.
Naturellement qu'il faut continuer à résister, minute par minute, contre un Israël terrifié non par un quelconque Hezbollah, mais par un Liban vivant, prospère, carrefour de civilisations et de cultures. Mais cette résistance n'est plus, ne peut plus et ne doit plus être du ressort du Hezb ; cela est désormais l'affaire de l'État et de ses institutions, cela est urgemment question, entre autres, du respect absolu de l'accord d'armistice de 1949. Naturellement, aussi, qu'il faut continuer à résister, minute par minute, contre une Syrie obsédée et ivre de revanches ; une Syrie dont la guirlande au pouvoir depuis 1970 est intimement et idéologiquement convaincue que le Liban n'est rien d'autre qu'une province. Mais là aussi, ce ne doit plus être que du ressort de l'État.
En est-il seulement capable, cet État, cette cible première et (é)mouvante des incessants coups de boutoir miliciens du tandem Hezb-CPL ? Rien n'est aussi chimérique pour l'instant, mais il le pourrait ; il pourrait s'occuper de résistances anti-israélienne et antisyrienne. Surtout avec un Michel Sleiman à Baabda. Là où cet État, en revanche, est absolument, considérablement et résolument impuissant, c'est de résistance interne. C'est de résistance contre le dedans. Contre les milices. C'est-à-dire la résistance contre le terrorisme des armes du Hezbollah et contre le terrorisme intellectuel du CPL, tous deux mis au service du putsch politique, de l'avènement de cette IIIe République qui verrait, comme premières répercussions concrètes, un Michel, un ex-commandant en chef de l'armée, prendre la place d'un autre ; qui verrait s'instaurer et s'institutionnaliser le principe des trois tiers sans même avoir besoin ne serait-ce que d'un Doha bis.
Cette résistance ne peut être que citoyenne - individuelle ou collective, mais définitivement citoyenne. Cette résistance, encore une fois condition nécessaire et, sait-on jamais, suffisante pour conserver au Liban sa nature, sa culture et son identité, est l'affaire de tout un chacun. Et c'est hier que s'est imposée l'une des plus éclatantes, des plus retentissantes manifestations de cette résistance, visiblement mue par le premier de ces néorésistants, Michel Sleiman himself. Cette manifestation, on la doit à deux hommes qui ne peuvent logiquement pas pour l'instant se rendre compte de la portée de leur geste : Émile Naufal et Mahmoud Aouad, qui ont retiré leur candidature dans la circonscription de Jbeil pour couper la voie aux comploteurs contre l'État. Donc les néomiliciens.
Néorésistants et néomiliciens : l'évolution des Libanais restera toujours stupéfiante... Bien sûr, pour les seconds, tout est tellement, tellement plus facile : ils ont les armes. Des centaines de milliers, par exemple, de Kalachnikov. Bien sûr, pour les premiers, il s'agira de résistances politique, culturelle, sociale, économique ; de résistance de tous les jours, quel que soit le vainqueur le 8 juin. Mais il s'agit d'abord et surtout de résistance civique. Après-demain dimanche. Dans les urnes.
Les premiers, à commencer par ceux qui ne trouvent aucune circonstance atténuante à l'un ou l'autre ou à tous les pôles du 14 Mars, n'auront pas d'autre occasion de prouver aux seconds qu'un bulletin de vote est cent fois, mille fois plus fort, plus efficace, que toutes les Kalachnikov du monde - se foutre des candidats, des partis, des slogans, voter contre des Kalachnikov ; contre la primauté milicienne, contre la gazaïsation du Liban.
La démocratie comme ultime résistance ; la démocratie comme arme de construction massive. Pour se dire : yes, we can !

