Les chiffres de la crise économique donnent froid au dos. Le produit intérieur brut (PIB) des grandes économies au quatrième trimestre de 2008 s'est contracté et les prévisions pour 2009 sont toutes négatives, excepté pour la Chine. Au premier janvier, les Bourses avaient perdu 40 % du PIB mondial, soit vingt-cinq mille milliards de dollars. Le Bureau international du travail (BIT) annonçait en janvier pour l'année 2009 une augmentation de 25 millions de chômeurs à travers le monde. L'épicentre du séisme se situe bien entendu aux États-Unis, la première économie du monde. Les banques Merrill Lynch et Lehman Brother, deux des quatre grandes banques d'affaires, ont disparu ; AIG, l'assureur mondial numéro un, est nationalisé, l'État y a injecté 180 milliards de dollars et puis l'a démantelé. En janvier, la crise avait déjà détruit deux millions d'emploi, la pire perte depuis 1959, et le chômage est passé de 6,6 % en octobre à 8,1 % en février. Toujours en février, le marché de l'automobile baissait de 40 %, du jamais-vu depuis trente ans, et au mois de septembre, la consommation des ménages connaissait la plus forte baisse depuis 1980. La finance, l'emploi, l'industrie automobile, la consommation des ménages, soit les principaux moteurs de l'économie américaine, sont en berne.
À qui la faute ?
Il est d'abord des causes techniques, strictement économiques. La gestion monétariste de l'économie américaine chère à Milton Friedman (l'État doit manipuler la masse monétaire à la seule fin de juguler l'inflation et laisser la « main invisible du marché » régulariser l'économie) fut le credo des conservateurs, au pouvoir pendant les huit dernières années. En 2000, suite à l'explosion de la bulle Internet et après le traumatisme des attentats du 11 septembre 2001, les taux ont connu une baisse dramatique, atteignant fin 2001, 1 %. Or cette baisse, malgré la reprise rapide de la croissance, a perduré jusqu'en 2004. Ce prix très bas du crédit a provoqué une injection massive d'argent dans l'économie, auquel s'est additionné celui des capitaux asiatiques qui, une fois la crise des années quatre-vingt-dix passée, se sont rués sur leurs réserves monétaires refaites sur le marché américain. Or, ces capitaux se sont investis autant dans l'économie réelle que dans la spéculation, particulièrement dans l'immobilier et ses produits financiers dérivés et les matières premières. Pour ce qui est de l'immobilier, l'on sait maintenant comment la spéculation a mené à une flambée injustifiée des prix et à la folie des prêts hypothécaires connue sous le nom de « subprimes » qui, masqués par des sorciers de la finance, ont infesté les bilans de toutes les institutions financières du monde, provoquant des pertes colossales et pour certains des faillites.
Pour ce qui est des matières premières, il est un postulat admis qu'il faut corriger. La hausse des cours, particulièrement ceux du pétrole et des produits agricoles, est uniquement le fait de l'appétit vorace des économies en développement, particulièrement l'Inde et la Chine. Ces économies ont connu des croissances à deux chiffres les dix dernières années. Cela justifiait-il un baril à cent quarante-sept dollars ? Il faut savoir que la production alimentaire de la Chine a augmenté plus vite que sa consommation et, si la croissance de la demande en pétrole était de 12 % au cours des années 2001-2004, elle n'a été que de 4 % en 2008, au moment de la flambée des prix du pétrole. Encore une fois un effet de la spéculation débridée. L'administration Bush, agrippée à ses convictions ultralibérales, multiplia les erreurs. Le 15 septembre, Lehman Brother faisait faillite sans que le gouvernement n'intervienne. Un vent de panique souffla sur les marchés, ce même mois. En deux jours, les Américains retirèrent 150 milliards de dollars des marchés financiers (la moyenne étant de 5 milliards par mois). Dans la précipitation, le 23 du même mois, Henri Paulson, secrétaire au Trésor, annonça un plan ambitieux de 700 milliards de dollars pour soulager les marchés financiers, en promettant de racheter les titres toxiques. Ce sauvetage des institutions financières, sans leur imposer le moindre contrôle dans la droite ligne du non-interventionnisme républicain, fut mal perçu et, après une légère embellie, les marchés repartirent à la baisse. Le mois d'octobre fut une berezina pour les Bourses. Le 12 novembre, Henri Paulson changea de stratégie. Reprenant celle de Gordon Brown, il annonce que l'argent de l'État servira à rentrer dans le capital des banques et que le gouvernement les contraindra désormais à desserrer le crédit, ce qu'elles rechignaient à faire pour relancer l'économie. Cette gestion chaotique de la crise avait déjà fait des dégâts énormes à la fin de l'année 2008. Depuis juin 2007, le patrimoine des ménages américains s'était dévalué du quart. Le modèle américain semblait en fin de course. Les autres pays industrialisés en Europe et le Japon étaient, eux aussi, sévèrement mis à mal. Le Japon et l'Allemagne (deuxième et troisième économie du monde), les deux pays les plus orientés vers une économie d'exportation de biens manufacturés, connaissaient une contraction de leur PIB au quatrième trimestre de respectivement 12,7 et 2,1 % (la plus importante en Europe). L'Union européenne en novembre lance un plan de relance de 200 milliards d'euros et prévoit de suspendre momentanément les critères Maastricht en matière de rigueur budgétaire pour sauver l'économie des 27. Je n'en dirais pas plus sur les autres économies libérales : elles partagent la débâcle de leur chef de file, les États-Unis.
Mais qu'en est-il des autres, des pourfendeurs du libéralisme, de ceux qui se posent comme une alternative ? Il y a d'abord la Chine et ensuite une kyrielle de pays dont les plus bruyants sont la Russie, le Venezuela et l'Iran. Hormis la Chine, ces économies ne sont que des tigres de papier. Avec la chute des prix du pétrole, leurs économies adossées principalement sur les exportations d'hydrocarbures sont au plus mal. L'indice RTS de la Bourse de Moscou a clôturé l'année 2008 sur une perte de 72,4 % (le Dow Jones 34 % et le Nikkei 42 %). L'économie de subvention populiste de Hugo Chavez est essoufflée suite à la chute des prix du brut et à l'absence d'investissement dans les secteurs productifs. Le gouverneur de la Banque centrale iranienne annonçait en novembre que si le baril de brut passait sous la barre des soixante dollars, l'Iran devrait se battre pour survivre.
La Chine, elle, a mieux résisté à la crise financière en raison de sa faible exposition aux produits financiers toxiques et du niveau de ses réserves en devises (deux mille milliards de dollars). Mais l'économie chinoise est-elle insensible à la crise mondiale ? Si la croissance de son PIB est passée à 9 % au quatrième trimestre 2008, le taux le plus bas depuis cinq ans, il reste positif. Le « consensus de Pékin », qui est un mélange de capitalisme d'État et de marché, résistera-t-il face à la récession mondiale? Quelques chiffres le démentent. Le yuan qui, depuis janvier 2008, s'était apprécié de 6,5 % par rapport au dollar était en décembre à son plus bas niveau depuis cinq mois, dans l'espoir de redynamiser les exportations. Celles-ci, moteur du modèle chinois, ont poursuivi leur baisse, moins 25,7 % en février. Sur les 125 millions de travailleurs migrants en Chine, le quart a déjà perdu son emploi et est rentré dans ses campagnes d'origine où aucun emploi ne l'attend. L'inflation qui, en janvier 2008, était de 9 %, est retombée en décembre à 1,2 %, ce qui, dans la situation actuelle, est le signe d'une contraction de l'économie. Qu'est-ce qui ne fonctionne pas dans l'économie chinoise ? L'historien chinois Qin-hu explique la compétitivité des entreprises chinoises non seulement par les bas salaires, mais aussi par l'irrespect des droits des travailleurs. Ils ne bénéficient d'aucun moyen de revendication reconnu et leur couverture sociale dans les domaines de l'éducation et de la santé est dérisoire. Comme conséquence, le taux d'épargne des ménages en Chine est de 40 % de leur revenu, le plus haut au monde, pour pouvoir couvrir les dépenses liées à l'éducation et à la santé. Ce chiffre se traduit entre autres par une faible participation des dépenses des ménages au PIB (35 %, alors qu'il est de 60 % en Inde et de 70 % aux États-Unis), d'où une économie dépendante à 46 % de ses exportations (États-Unis 11,99 %). Quand l'Occident, son principal client, éternua, Pékin s'enrhuma et annonça un plan de relance de 586 milliards de dollars.
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