Ainsi, tu as osé nous quitter, Alain. Plus rien ne s'est opposé à la nuit. Cette nuit noire tombée si subitement que nous n'avons pas eu le temps de saluer ton étoile. Jadis première à éclairer. Désormais sur le point de s'éteindre. Tu n'aurais pas dû me laisser la nuit. Je ne mens pas. Sans toi, je ne fais que des conneries. Seul m'ont laissé tes absences. Délaissé comme un clebs au mois d'août en Espagne. Mon entreprise est en crise. Sais-tu que la musique s'est tue ? Le monde est à présent vide, comme un lego muet, presque sans mémoire. Sauf à se souvenir de t'avoir écouté, un soir de janvier, au Zénith. La tournée des grands espaces. Mes oreilles connaissent. Alors, pour célébrer le chanteur à l'amour en bandoulière, ce Bashung qui donne le vertige, je suis volontaire. Avec tout ce qui me reste de caractère. Tête brûlée par ailleurs, un « rebel » dans leurs villes de contraste, je plane pourtant comme un candide âne le ferait autour du parvis de Notre-Dame - à la simple évocation de ton art supérieur. Je rêve, oui, éveillé, comme Madame. Entre les dunes, par la porte entrebâillée, je me surprends à clouer des clous sur les nuages, sans échafaudages. Je fais fi de la géographie, des petits ensembles, des grands amphis. Je balance les jumelles, pour ne garder que le flou. Mes circuits sont niqués. Je fais naufrage au saut du lit. Je me pétris de ton incandescence. Malaxé par le guru. Du haut de toi, j'ai vu. Et je crie ô - bonheur à ceux qui t'ont entendu. Je chavire. Est-ce aimer ? J'ai des doutes sur l'heure à laquelle je viens de t'écouter. Les ombres s'échinent à me chercher des noises. Loin du réconfort. Je cogite, je m'agite, je me rejoue la scène. Je résiste, je persiste. Pas question que je perde le feeling. Je m'arrange un peu les valseuses. Je fonce, je ne suis pas d'équerre. Comme un pape au volant de ma caisse. Toujours sur la ligne blanche. Je frôle des pylônes, des canyons, je frôle l'éphémère. C'est comment qu'on freine ? Climax. Prise femelle. Des filles à lever, des défis à relever. Elsa, Elvire, Vénus. Je passerai d'autres lignes. Dussé-je boire l'eau des douves. Comme un chien qui n'en démord pas. Le Valhalla des sons et des paroles, aucun navire n'y emmène, sinon toi. Jamais d'autre que toi. Entre tes doigts, les mots ont pris forme. Et se sont faits musique. Le chanteur que tu étais était hors norme.
Alain Bashung n'est plus. Le Yéti n'écumera plus le Monoprix. Il est parti à l'heure qui lui plaisait. Et moi qui croyais qu'il n'avait même plus de montre, qu'il avait tout son temps. Il a mis les bouts. Je ne m'en remets pas. Martine boude. À Paris, j'appréhende. Deuil généralisé. Que vais-je faire de cet abandon ? À qui en faire don ? Désemparé, je paye en yens des offrandes carabinées à des païennes indifférentes. Je leur donne cent mille lires en leur demandant de ne plus rien dire. Rien n'y fait. Pleureuses indécrottables, telles Gaby ou Joséphine. Bijoux, bijoux. À genoux. Ce qu'elles ont été belles. Comme un pétard qui n'attendait plus qu'une allumette. Quel gâchis, en souvenir de ton corps. Le temps écrit sa musique sur des portés disparus. Ta mort n'est pas cruelle, juste violente. Je me dis que tu reviendras un jour si ça te chante. Nous conter des nuits en satin blanc. Si tu y penses. Entre-temps, je pleure pour oublier que tu chantais. Parler me semble ridicule. Le tango funèbre est silencieux. Mécanique. Je suis furieux, j'ai envie de tout mettre sur le dos de Dylan. Il n'y a plus d'horloge, plus de clocher. Qu'on me dispense du son des leçons. Qu'on me dissipe, qu'on me disperse, qu'on me disloque, qu'on me dispatche, qu'on me distribue, qu'on m'évapore. C'est fini. Je reviens par le train de nuit, à travers la plaine. J'ai le blues d'Alsace. Je revois le modeste provincial qui a fait une bien plus belle carrière que Bismarck. On peut lire ma colère. Tu n'écriras plus, ne composeras plus, ne chanteras plus. Jusqu'au jour où la terre s'entrouvrira. Rien n'a plus de sens. Peu à peu, tout me happe. Je suffoque du vide laissé par ton absence. Tu te dérobes, tu te détaches, sans laisser d'auréole. Juste une aura. Dans une autre vie, les marguerites s'effeuillent au ralenti. Personne n'est vainqueur. Ni proie ni prédateur. Tes musiques s'espacent. À perte de vue.
Assez. Le grand Bashung tombe du balcon. Tout ton art défile devant mes yeux. Il ne reste qu'un instant. Va falloir que je recouse. Vite. Que je t'immortalise. J'ai longtemps contemplé. Ton führer de vivre. De te donner sur scène et pour la vie. J'ai des doutes sur l'heure à laquelle tu viens de mourir. Pas un cadran n'affiche la même heure. Je suis persuadé que ton âme reste en vie. Le serment velouté que rien n'est moins sûr n'a plus d'importance. Je dois me rendre à l'évidence. Du fond de ta boutique, remonte un cantique. Tu es vivant. Les grands voyageurs se posent sur le ventre d'une âme sœur. C'était donc cela. Tu t'en es allé, juste pour un temps, inhaler les parfums de l'indolence. Tu as voulu régner sur Avalon. Faire un tour vers l'irréel, tester le matériel. Voir si nous y sommes déjà. Peut-être que tu nous y as tout simplement devancés. Comme pour tout le reste. Alors, dans un dernier effort, l'empereur de la chanson française se soulève et rafle quelques Victoires. Des prix décernés à ses yeux. Faut se préserver si on veut durer, rester toujours numéro un. L'heure c'est l'heure. Mais on n'est pas d'humeur à verser des pleurs. Je me suis tant emporté, transporté au contact de ton œuvre. Tu t'es tué à me dire qu'on n'allait pas mourir. Tu avais bien raison, au moins pour ce qui te concernait. Va, cours, vole, et nous chante. Tu m'irradieras encore longtemps. Ode à la vie. C'est promis, dorénavant, à l'avenir, je laisse venir. Tu vas me manquer. Mais continue, je t'en conjure, de me viser. Et de m'atteindre. Même par imprudence.
Élias R. CHEDID
Dubaï

