On ne sait jamais trop bien comment cela se passe, comment la chose s'initie, quel camp fait le premier pas, qui cède sur quoi et pourquoi ; l'explication du timing est souvent ambiguë, ses raisons floues. On ne sait jamais trop bien comment l'impasse est contournée, le dossier hyper-épineux réglé, la polémique tranchée. On ne sait jamais trop bien comment naît un accord interlibanais. On sait juste que la salle d'accouchement est une annexe, qu'elle n'est pas institutionnalisée : c'est rarement, pour ne pas dire jamais, que l'accord, quelle que soit sa nature, voie le jour en Conseil des ministres ou dans l'hémicycle. Mais réellement blasés depuis très longtemps, les Libanais ne vont pas se fâcher pour si peu : quand il y a accord(s), ils sont relativement, en général, plutôt contents. Contents, par exemple, que les quatre vice-présidents de la Banque du Liban aient été enfin nommés - même s'ils savent que le chemin, pour ce gouvernement supposément et stupidement d'union nationale, est encore par trop ardu, semé de mille et un obstacles, presque impraticable puisque restent en suspens, entre autres, l'adoption du budget 2009, la finalisation du protocole d'accord entre la République libanaise et le Tribunal spécial pour le Liban ainsi que les nominations en tout genre. Notamment celle des cinq membres du Conseil constitutionnel censés être choisis en Conseil des ministres et qui iront siéger aux côtés des cinq autres juges élus par les députés.
Justement : aussi incontournable que soit la nomination de ces juges, aussi urgente que soit la finalisation en bonne et due forme de cette instance suprême, à un peu plus de deux mois des législatives et à l'aune des futurs recours en invalidation que les uns et les autres ne manqueront pas de présenter au matin du 8 juin, il y a comme un désir sourd et encore muet, motivé par de la peur pure, de voir cette nomination échouer. Jusqu'à nouvel ordre...
Pourquoi ? Parce qu'il semblerait bien que la saison de la chasse ait officiellement été déclarée ouverte - avec, pour seul gibier, les juges. Les questions s'imposent d'elles-mêmes : qui veut faire peur aux magistrats libanais ; qui n'a pas intérêt à ce que ces derniers remplissent, dans une relative parfaite sérénité, leur mission souvent beaucoup plus proche du Golgotha que d'un séjour en thalassothérapie ; qui s'irrite, dans le sinistre feutré des dorures de ses palais, de la détermination de la plupart de ces juges à férocement traquer la vérité fût-ce dans les recoins les plus sombres, les plus sales ? Et pourquoi ? Les réponses, naturellement, comme des anges déchus, passent puis s'envolent à tire-d'aile, un indécollable rictus jaunâtre aux lèvres.
Le gibier était cette semaine de première catégorie, puisqu'ont été visées le même jour les voitures de deux membres du Conseil d'État, les juges Myrna Wansa et Talal Beydoun. Les (très nombreux) mercenaires de la rumeur ont tiré plus vite que leur ombre : Ce sont des incidents isolés, ponctuels, ont-ils rabâché, les motifs sont purement personnels, il n'y a absolument aucune raison de s'inquiéter, etc. Il n'y a pourtant pas de hasard. Ni de coïncidences. Ces actes de vandalisme sont tout naturellement un message et, tout naturellement, c'est à l'appareil judiciaire dans son ensemble que ce message est adressé, ministre de tutelle inclus - lequel Ibrahim Najjar continue de se singulariser par un zèle et un entêtement admirables à scrupuleusement faire ce pour quoi il est payé. L'appareil judiciaire en général et quatre juges en particulier : Ralph Riachi, Afif Chamseddine, Walid Akoum et Micheline Breidi. Les quatre mousquetaires du TSL. Et leurs familles. Sans aucun doute.
Il y a évidemment quelque chose de rageant, d'ulcérant, quelque chose de l'ordre du monstrueux dans le concept de l'attentat - quelle que soit la cible, civils innocents en tête. Cela devient carrément insupportable quand il s'agit d'hommes politiques : le citoyen a horreur de voir son choix anéanti ; c'est comme si, à la fois, on l'amputait d'un organe vital et qu'on le défiait, qu'on le niait au-delà du possible. Mais tout cela s'efface lorsqu'un juge est visé, lorsque la justice devient cible
(é)mouvante ; tout cela disparaît pour laisser la place à, encore une fois, de la peur pure. Parce qu'une justice dynamitée, estropiée, bafouée jette les femmes et les hommes dans des abysses de solitude, de doutes - la sensation d'abandon est gigantesque, de loin supérieure à celle créée par l'absence d'un ministre, d'un député, d'un journaliste... D'un soldat ou d'un représentant des forces de l'ordre même... Blesserait-on ne serait-ce que superficiellement la justice que le sentiment d'insécurité se retrouve centuplé...
Les dirigeants libanais, Fouad Siniora en tête, ont naturellement condamné avec la plus grande fermeté les agressions contre les juges Wansa et Beydoun. Sauf que dans ce cas-là, encore plus que pour le reste, les mots seuls ne servent à strictement rien. Des mesures éléphantesques sont indispensables : il faut protéger, hyperprotéger la justice. Le choc inouï de l'assassinat des quatre juges en 1999 à Saïda est encore dans pratiquement tous les esprits : il serait extrêmement sot de tenter le(s) diable(s). Surtout que, dans ce pays, ces bonshommes-là ne sont jamais bien loin.

