Le tandem Amal-Hezbollah multiplie les appels en faveur de la formation d'un gouvernement d'entente nationale à l'issue des élections du 7 juin, « quels que soient les résultats du scrutin législatif ». Cette revendication n'équivaut à rien de moins qu'un prolongement sine die de la formule gouvernementale instaurée par l'accord de Doha qui a conféré, sous la pression de la razzia du 7 mai, un droit de veto au sein du Conseil aux partis hégémoniques dans chaque « grande » communauté du pays.
Ce compromis a certes permis de sauver le Liban des affres d'une guerre civile qui était devenue une réalité concrète et déchirante dans la rue. Il n'en reste pas moins que ces stipulations sont profondément antinomiques des préceptes démocratiques les plus élémentaires et que demander leur reconduction au lendemain d'élections législatives relève d'une pure aberration politique et démocratique.
Les partisans de cette option justifient leur position en soulignant qu'il s'agit du seul moyen de garantir le partenariat au niveau du pouvoir et d'assurer la représentation des différentes communautés au sein des hauts cercles de l'État. Or il se trouve que la satisfaction de l'exigence d'Amal et du Hezbollah en la matière conduirait à fausser la représentation populaire au niveau des institutions étatiques.
En effet, dans tout système démocratique digne de ce nom, il est normal que la majorité - ne détiendrait-elle qu'un modeste siège d'avance - puisse former un gouvernement au nom du mandat dont elle a été investie par le vote populaire. La priver de ce droit et de ce devoir est un acte de mépris à l'égard de la volonté populaire qui s'exprime dans les urnes et serait synonyme de marginalisation du vote citoyen qui a rendu majoritaire la majorité. S'il a fallu avaler le poison au lendemain du 7 mai pour sauver une paix civile déjà mise à mal par le coup de force du Hezbollah, rien ne justifie de réitérer cette triste expérience une nouvelle fois. Sinon quelle serait l'utilité des élections ?
Au-delà de ce fait, la minorité, faut-il le rappeler encore une fois, se doit de constituer un front d'opposition qui puisse s'imposer comme pendant, comme une forme de contre-pouvoir au gouvernement de la majorité, à l'instar de ce qui se passe aux quatre coins de la planète. Bien que non institutionnalisée au sens étroit du terme, l'opposition est l'un des piliers du système démocratique sans lequel la vie politique serait déséquilibrée, le Législatif amputé d'une partie de son pouvoir de contrôle et de surveillance et le public privé de véritable débat politique. Pour souligner l'importance du rôle crucial de l'opposition au sens large, il convient de rappeler que toute la classe dirigeante française, de droite comme de gauche, avait volé au secours du quotidien communiste L'Humanité, lorsque ce dernier était menacé de faillite, pour défendre un bastion de l'opposition qui contribue activement à enrichir la vie politique.
Ériger en coutume la formule gouvernementale dite d'union nationale porterait un coup dur au système démocratique et ferait sauter l'un de ses rouages essentiels. Dans un pays comme le Liban, établir une règle selon laquelle la majorité et la minorité dotée d'un pouvoir de blocage devraient cohabiter en permanence au sein du Conseil ouvrirait la voie à toutes sortes de dérives gouvernementales et équivaudrait à remplacer le cabinet, au mieux, par un mini-Législatif, au pire, par un Conseil de chefs de tribus, partenaires dans la corruption et le clientélisme. Il s'agirait d'une consécration au niveau du pouvoir exécutif d'une forme de fédéralisme confessionnel au détriment de tout projet d'édification d'un État central fort, moderne et, espérons-le, peut-être un jour, laïc. Les communautés/partis n'en empiéteraient que davantage sur le domaine étatique et les citoyens seraient de plus en plus confinés dans un rôle de sujets.
À la lumière de ce constat, il est étrange de voir l'omniprésident de la Chambre, Nabih Berry, vitupérer contre le confessionnalisme tout en prônant la participation au prochain gouvernement de la minorité, quelle qu'elle soit, nantie d'un tiers de blocage.
Il reste que la reconduction de la formule de Doha ne servirait à rien d'autre qu'à imposer en règle les desiderata du Hezbollah en ce qui concerne le droit de veto au gouvernement lequel, assorti à l'arsenal du parti de Dieu, permettrait à ce dernier de régenter l'État et d'occuper la place naguère remplie par les officiers du Baas syrien. Et il est à craindre que certaines parties de la majorité n'en viennent, au nom de la préservation de la paix civile et du rejet de toute confrontation entre sunnites et chiites, qui balaierait druzes, chrétiens et laïcs, à contribuer au retour de la tutelle.


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