Complètement et atrocement coincée dans l'infini bouchon sur l'autoroute entre Jounieh et Beyrouth en ce lundi 23 mars. Je m'ennuie. Je feuillette machinalement un vieux Elle laissé sur la banquette arrière de mon 4x4. Je m'ennuie et je hais ces sauteries de ministres à Beyrouth. Je m'ennuie et quand je m'ennuie, il faut que je dépense. Plein de sous. Sur mon i-Mac, je rentre sur e-bay. Je commande à 9 000 dollars une table Philippe Starck et quatre tabourets ivoire Bombo de Stefano Giovannoni à 451 euros l'un. Et parce que je m'ennuie vraiment beaucoup, je demande trois tables Coffee For Two rouge et noir à Karen Chekerdjian et je surfe sur le site de Christian Lacroix. Ma carte de crédit est mon amie : j'achète pour 1 330 euros ce manteau en soie chinoisante à plastron en dentelle noire. Mon mari va a-do-rer. Je me déconnecte. Je joue avec mon i-Pod. Il fait chaud : je mets Justin Timberlake, Robbie Williams, Julien Doré. Je chante First Lady à tue-tête. Le garçon dans la vieille Audi noire à côté sourit comme un crocodile en me regardant. En me scrutant même, avec cet air béat de niaiserie que les jeunes gens ont en matant des femmes plus âgées. On dirait un lapin pris dans les phares d'une voiture : je lui tire la langue, lève le son, et, parce que je m'ennuie encore plus que beaucoup (cela fait 35 minutes qu'aucune voiture n'a avancé), je me déchausse, sort mon vernis Divinora aubergine de Guerlain et me refait les doigts de pieds, les jambes bien étendues dans l'habitacle de ma voiture : la pomme d'Adam de mon voisin fait six allers-retours et, sous mes lunettes de soleil YSL, je souris comme une friponne. J'appelle ma copine de page 16 de L'Orient-Le Jour Dita Von Bliss, on rigole comme des folles en refaisant le monde pendant 35 minutes. Ma voiture n'a toujours pas avancé d'un centimètre. Je n'en peux plus d'ennui et de soif. Je me rechausse et je sors de mon véhicule en beuglant comme une concierge, jupe en cuir marron Paula K., chemise d'homme blanche extra-small Martin Margiela, mini-cuissardes havane Christian Louboutin, et je traverse toujours comme une furie l'autoroute, bloquée en direction de Beyrouth, quasiment vide dans l'autre sens. Je rentre chez Aziz et je prends deux bouteilles de Veuve Clicquot rosée et des meringues aux noix de pécan. Ils sont tellement gentils chez Aziz qu'ils me donnent un seau et des glaçons gratuitement. Et une flûte. Retour dans ma voiture, où je bois sans rien proposer au pseudo-Brad Pitt méditerranéen qui continue de me mater avec des yeux de plus en plus exorbités. Je pense que je devrais quand même échanger un minimum de conversation tellement je m'ennuie. Bonne fille, je lui donne mon MSN (il est pas mal finalement ; un peu jeune, mais pas mal). Mais pour l'instant, je suis en colère. Tellement en colère que je décide d'exiger de me faire rembourser par la Ligue arabe-section ministres de l'Intérieur tout ce que j'ai dépensé durant cet emprisonnement stupide. C'est une bonne idée et une occasion parfaite pour prendre rendez-vous auprès du (trooooooooop mignon) ministre de l'Intérieur du Liban pour lui présenter la facture des tables, des tabourets, du manteau, de la conversation téléphonique à trois et des Clicquot. Je suis sûre qu'il sera très courtois, très urbain même, qu'il s'excusera plusieurs fois des désagréments que la citoyenne modèle que je suis a dû subir, qu'il m'offrira du champagne et des meringues macadamia nuts, qu'il me fera raccompagner par ses plus beaux gardes du corps, mais qu'il m'expliquera gentiment que pour le remboursement, ce sera impossible. Tant pis, mais ce n'est pas bien grave : ce rendez-vous-là restera très miam miam.
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