Sur quelque Libanais que ce soit, toutes appartenances politique, communautaire, régionale ou socioculturelle confondues, Achrafieh, de ses hauteurs, exerce une fascination/répulsion qu'aucune autre région, aucun autre quartier, aucune autre zone n'arrivera ne serait-ce qu'à égaler. Achrafieh est un concentré à la fois de clichés et de promesses. Un début à quelque chose et une ligne d'arrivée plutôt frustrante. Un Eldorado, un Klondike, et un bunker parfois xénophobe ou un miroir aux alouettes. Achrafieh est pleine de strass et de stress. À Achrafieh, le grand Achrafieh, il y a la rue Sursock et il y a Karm el-Zeitoun. Dans le grand Achrafieh, il y a Gemmayzé (rive droite, puisque la gauche dépend de Medawar), et Monnot et Furn el-Hayek, mais aussi tous ces quartiers résidentiels calmes, silencieux. Dans Achrafieh, il y a mille et une couleurs, et tout flashe, tout attire, tout clignote. Achrafieh est probablement une espèce de village d'Astérix : la résistance y est pure. Naturellement, forcément, les Achrafiotes de naissance ou d'adoption, encore une fois toutes tendances confondues, sont synchrones avec leur fief : farouches, indépendants, fiers, graves, légers, rebelles, têtus, certainement à l'image de tous les Libanais, mais en plus marqués, en plus archétypaux, plus connotés et plus prononcés que le reste de leurs compatriotes.
Naturellement, forcément donc, la campagne électorale qui s'y joue est et sera des plus folles - peut-être pas, obligatoirement, la bataille, mais la campagne : Achrafieh, pour le 14 comme pour le 8 Mars, est un immense symbole, que les premiers veulent garder dans leur escarcelle et que les seconds, par le biais du CPL, veulent conquérir comme une Lune avant que Neil Armstrong n'y pose les pieds. Et dans ce pays de tous les (im)possibles, dans cet Achrafieh-tour de Babel où 90 000 électeurs seront appelés le 7 juin à exprimer leur voix, à choisir un député grec-orthodoxe, un grec-catholique, un maronite, un arménien-orthodoxe et un arménien-catholique, il se passe (et il se passera) de drôles de choses, des choses ubuesques, insensées, hilarantes et/ou ridicules que l'on ne verra sans doute nulle part ailleurs.
Au cœur de la campagne électorale dans le grand Achrafieh, il y a le vice-président du Conseil, qui jouera gros, très gros le 7 juin, où ce sera soit un énorme triomphe (et une énorme surprise), soit une fin de carrière définitivement ratée. Parachuté (c'est de bonne guerre, tout le monde, partout, le fait) dans la circonscription, le Marjeyounais Issam Abou-Jamra a été intronisé nerf grec-orthodoxe d'Achrafieh par son patron, qui a balayé d'un revers de cravate orange le travail sans doute minutieux, patient et acharné du jeune Ziad Abs : que l'on connaisse, apprécie ou pas ce dernier, que l'on soit profondément pro ou anti-Aoun, force est de reconnaître l'étendue de ce travail de terrain fourni par ce militant CPL de la première heure. Transformé par les soins de son idole en véritable faire-valoir.
Le général Abou-Jamra, qui avait supervisé pendant toute la guerre interchrétienne de la fin des années 80 le bombardement... d'Achrafieh, aura comme principale adversaire l'héritière de Gebran Tuéni : Nayla Tuéni, véritable sang neuf (comme Ziad Abs) et dépositaire agréée des valeurs de la révolution du Cèdre qu'elle a accompagnée, marquée au sceau carmin du sang de son père, mais jugée trop jeune, trop inexpérimentée par le maître de Rabieh. Contrairement à Nicolas Sehnaoui, a asséné ce dernier... Comprenne qui pourra. Le jeune Sehanoui a sans doute pour lui l'avantage des gènes paternels (l'ancien ministre Maurice Sehnaoui est un technocrate comme le pays en a vigoureusement besoin), il a sans doute pour lui son abnégation et son sens particulièrement élevé du pardon (sa mère avait été tuée dans les bombardements aounistes d'Achrafieh), sauf que son expérience politique, ce critère éminemment cher au chef du CPL, n'a aucunement rien de supérieur à celui de Nayla Tuéni. Loin de là. Et c'est pourtant lui qui a été choisi pour affronter son parent, Michel Pharaon, l'un des hommes politiques les plus appréciés par les Achrafiotes, qui réussissait à se faire élire au cours des scrutins précédents sans les voix sunnites prohaririennes et qui incarne, lui aussi, jusque dans ses moindres déclarations, dans son esprit et dans sa lettre, cette intifada du cèdre chère, éminemment chère aux électeurs de la circonscription. Un affrontement familial donc, pseudo-shakespearien, une sorte de Dynasty du pauvre : mais le chef du CPL et son poulain y tiennent, semble-t-il, comme à la prunelle de leurs yeux.
Au cœur de la campagne d'Achrafieh, une autre bataille, œdipo-racinienne, entre Nadim Gemayel et l'ex-compagnon d'armes et d'idées du père de ce dernier, l'ancien président de la République, Béchir Gemayel : Massoud Achkar, dont très peu de gens arrivent à comprendre son transfuge vers Rabieh. Aussi apprécié soit-il, et sans doute à raison, par les habitants d'Achrafieh, Massoud Achkar aura à faire face à un mythe - une réalité bien indépendante de la volonté ou de la personnalité du jeune candidat Kataëb, et loin, sans doute bien loin de toute fibre féodaliste : le fils de Béchir ! À Achrafieh, et pour les Achrafiotes, cela veut tout dire.
Achrafieh mère des batailles ? Sans doute pas. Mais définitivement celle des campagnes. À l'image de la vie politique de ce pays : carnavalesque.

