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Économie - Analyse

Le Ying, le Yang et la crise

Les articles qui traitent de la crise économique actuelle se multiplient et la même question est régulièrement posée : « Comment est-il possible que personne n'ait rien vu venir ? » La réponse est assez évidente. Personne n'a rien vu venir parce que personne ne pouvait décrypter les prémisses de cette crise et surtout en prévoir l'ampleur. Le terme de « personne » ne se réfère pas ici à des individus comme vous ou moi, mais à des hommes et femmes influençant l'évolution du système. En fait, la situation est pour le moins paradoxale. Ces responsables sont a priori les mieux placés pour détecter les dysfonctionnements et leur porter remède. Ils ne l'ont pas fait alors qu'ils possèdent le savoir et l'information ... et c'est justement là le problème.
La pertinence d'une information dépend du type de savoir qui est déployé. Par exemple, la présence de nœuds d'acupuncture ne présente strictement aucun intérêt pour un praticien formé aux techniques occidentales de médecine. À la limite, nos médecins ne reconnaissent même pas l'existence de ces points alors qu'ils revêtent une importance vitale aux yeux des médecins asiatiques. Ainsi, le savoir filtre l'information et recompose la réalité.
Plus encore : le cas de l'acupuncture induit que le savoir est loin d'être absolu. L'acupuncture trouve ses racines dans le taoïsme asiatique alors qu'il est rejeté par la médecine scientifique au nom de la rationalité qui caractérise l'aspiration au cartésianisme. Ainsi les philosophies déterminent des savoirs et génèrent ainsi des réalités ! Cet exemple laisse aussi penser qu'il existe des systèmes de savoir dominé et dominant et donc des vues dominantes de la réalité. Vue de l'esprit ? Posez-vous la question : « Seriez-vous prêts/prêtes à vous laisser transformer en pelote d'épingles ? » Le ton même de cette question atteste d'un certain dédain pour des pratiques pourtant millénaires au nom d'une rationalité de bon aloi.
Ce lien entre les systèmes de pensée, les pratiques scientifiques et leurs résultats a été établi depuis des dizaines d'années par un historien des sciences appelé Kuhn. C'est lui qui a vulgarisé l'utilisation du terme de paradigme. Il affirme que les sciences constituent des paradigmes. Ceux-ci sont structurés par des philosophies qui définissent ce qui peut être recherché et comment cette recherche doit être menée. Leur but n'est pas de tout expliquer mais d'examiner uniquement ce qu'ils considèrent comme pertinent. Il s'agit donc de systèmes borgnes qui n'appréhendent que certains aspects de la réalité et qui ne peuvent donc répondre à toutes les questions. Il est donc logique que des responsables immergés dans un paradigme (une certaine idée ou une idée certaine de la finance et de l'économie) ne puissent détecter et s'adapter à certains phénomènes.
Kuhn affirme que dans de telles situations, les questions sans réponses s'accumulent et mènent à des bouleversements qu'il qualifie de révolution paradigmatique. Le système dominant est remise progressivement en question et finit par s'effacer pour laisser place à d'autres courants de pensée. C'est ainsi que la physique newtonienne a vu son autorité remi en question par la théorie de la relativité.
Si on fait le lien entre cette théorie, le fait que personne n'ait vu venir la crise actuelle et que tout le monde s'affirme démuni face à son ampleur, on est en droit de penser que la situation dépasse peut-être un dysfonctionnement du système et que ces facteurs constituent les prémisses d'une révolution paradigmatique à la Kuhn...

* Spécialiste en stratégie et théorie des organisations - Centre de recherche d'études et de développement (CRED) de l'ESA

 

En coopération avec : ESA

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