Depuis son accession au poste, on le loue, on le félicite, on l'appuie et on l'applaudit. Pas tout le monde, certainement. Pas partout. Pas toujours de bon cœur ni vraiment franchement. Mais dans plein de rues, plein de salons, plein de déclarations, jusque dans ces mêmes colonnes, souvent, très souvent, on se réjouit.
On se réjouit parce que la forme a quelque chose de troublant, d'émouvant presque, dans son assurance et dans ses ambiguïtés, dans sa fluidité et dans ses aspérités, dans son aisance et dans sa gaucherie, dans sa force et dans sa frilosité. On se réjouit parce que la forme qu'il a imposée n'a rien ni de miséreux ni d'ostentatoire. On se réjouit parce que, parfois, sa force déstabilise, parce que, parfois, ses inquiétudes rassurent, parce que, parfois, ses louvoiements, ses slaloms tracent un chemin d'une évidence et d'une cohérence incontestables. On se réjouit parce que même s'il a érigé en Loi fondamentale la sauvegarde tous azimuts et des chèvres, et des choux, et des ruisseaux que les premières devraient théoriquement traverser pour dévorer les seconds, il réussit à le faire plutôt intelligemment, plus ou moins discrètement, souplement en évitant cette mollesse de jeune éléphanteau dogmatique souvent absolument insupportable. On se réjouit aussi parce que, sans bénéficier de quelque charisme au-dessus de la moyenne et indépendamment du fait indéniable que l'équation politique l'aide clairement, sa manière de faire amène naturellement le respect : celui de la grande majorité de ses concitoyens, et celui de ses pairs arabes et internationaux qui ont appris à voir en lui autre chose qu'une bouée de sauvetage opportunément accouchée par ce fumeux accord de Doha.
On se réjouit, surtout, du fond. On se réjouit de sa défense, discrète encore une fois, mais métallique, de l'indépendance, de la souveraineté et de la libre décision de son pays. On se réjouit de son inlassable bataille pour la (re)construction d'un État fort, d'un État puissant, triomphant, serein, décomplexé, autonome, jaloux de ses droits et de ses devoirs ; un État incontestable et incontesté. On se réjouit de sa conception des relations du Liban avec son (trop) glouton voisin de l'Est. On se réjouit de le voir quasiment sacraliser les résolutions onusiennes, la légalité internationale. On se réjouit de sa love story avec la troupe, une histoire d'amour indiscutable et férocement sincère, contrairement à d'autres galonnés qui ont eu à tenir juste avant lui les rênes de cette grande muette si souvent bâillonnée ; on se réjouit de sa haute conception de ce qu'une armée doit être : à l'image de l'État, et de ce qu'elle doit détenir : le monopole des armes. On se réjouit de voir un homme glorifier aussi minutieusement, aussi scrupuleusement, ou, du moins, parce que Liban et Libanais obligent, tout essayer pour y arriver, cette fonction suprême qu'il a voulue tellement fort et qu'il a fini, lui, par obtenir ; de suivre à la lettre ses exigences, ses impératifs et ses codes. On se réjouit de le voir redonner à la diplomatie libanaise tout son lustre, tout son strass et tout son sérieux à la fois : sa volonté de voir se constituer un bloc centriste, de voir se regrouper des hommes du président sur lesquels il pourra compter et recompter pour exercer, plus loin, plus haut et plus fort son rôle, en est la plus simple, la plus lumineuse et la plus légitime des preuves. On se réjouit enfin, et plutôt deux fois qu'une, de la vision qu'il a du Liban et qu'il ressasse, infatigablement, à chaque fois qu'il doit, qu'il peut et/ou qu'il veut le faire : un Liban à visage résolument arabe mais définitivement ouvert aux mondes, tous les mondes, un Liban prospère, apaisé, sexy ; un Liban trait d'union, un pont entre mille et une rives.
Mais il y a un problème.
Il y a définitivement, aujourd'hui, un problème. Un petit problème qui risque de grossir un peu plus chaque jour. Un problème qui a de fortes chances de vite devenir ingérable. Aujourd'hui, et le fait d'être à trois mois des législatives n'y change rien et n'excuse rien, tout est bloqué, tout se bloque, tout indique que tout et plus encore va se bloquer. Parce que le 8 Mars est d'une mauvaise foi hors de ce monde. Parce que le 14 Mars a décidé, tant bien que mal, de ne pas s'écarter d'un millimètre des constantes et des objurgations de la révolution du Cèdre. Parce que la démocratie consensuelle a ses limites, des limites de moins en moins extensibles, de moins en moins élastiques. Parce que l'homme, sans doute le plus puissant du Liban quand il s'agit de verrouiller, de paralyser, d'empêcher, s'avère être le bras (politique) armé de l'opposition : le président de la Chambre, Nabih Berry himself. Et, aussi, c'est fâcheux, infortuné et triste, mais c'est ainsi, parce que cet homme, que des centaines de milliers de personnes louent, félicitent, appuient et applaudissent, rechigne à faire tout ce qui est en son pouvoir, à essayer l'impossible pour, concrètement, trivialement, débloquer.
Il est évident que Michel Sleiman s'agite beaucoup dans ce sens : il multiplie ses contacts, il les décuple, il les centuple. Sauf que ce n'est absolument pas assez. Il est évident aussi que Michel Sleiman ne jouit pas des mêmes prérogatives que ses prédécesseurs d'avant Taëf. Sauf que celles, politiques ou morales, qu'il a à sa disposition, sont énormes et il ne les utilise pas. Cette semaine, l'énième blocage a été travesti en une dynamique qui n'a pourtant trompé personne : la formation d'une commission ministérielle chargée de plancher sur le texte de l'accord entre la République libanaise et le Tribunal spécial pour le Liban - dossier en suspens auquel s'ajoutent, pêle-mêle, le budget 2009, le Conseil constitutionnel, les nominations administratives et diplomatiques et même, surtout, ce dialogue national qui patine plus que jamais et qui bute interminablement, grotesquement, sur cette stratégie de défense dont le Liban, à la veille de la formation du gouvernement Netanyahu, en a drôlement besoin.
On ne saura jamais ce qu'attend donc Michel Sleiman pour taper, fort, très fort, sur la table, n'importe quelle table ; pour alerter l'opinion publique libanaise ; pour être arbitre dans l'action, en pratique et pas seulement sur le papier ou dans les intentions ; pour mettre chacun, quel qu'il soit, devant ses responsabilités ; pour trancher ou, à la limite, expliquer par A + B aux Libanais l'essence du problème, la nature du blocage et l'identité du ou des agents paralysants. Michel Sleiman est censé avoir des muscles : il n'est pas indispensable qu'il les utilise, il suffit qu'il les bande, qu'il étale un peu ses biceps. Le chef de l'État, sans aucun doute, ne veut fâcher personne. Il devrait sérieusement penser, s'il veut réellement dynamiter la stagnation et ces infinies impasses dans lesquelles son pays s'enferre, à fâcher tout le monde.

