Il y a quelque chose de toujours très troublant dans un rituel. Quelque chose qui rassure fondamentalement. Quelque chose qui tient du sacré. Du ludique, aussi. Et du festif. La commémoration de l'assassinat de Rafic Hariri est devenue, quatre ans après l'insensée explosion devant le Saint-Georges, un rituel. Une espèce de cérémonial ; la réédition des mêmes gestes, des mêmes trajets, des mêmes perspectives, des mêmes retrouvailles, des mêmes appréhensions, des mêmes espoirs, des mêmes espérances. Un rituel, par définition, n'a rien de lassant : il est absolument attendu. Planifié. Ordonnancé. Et ce rituel-là, la commémoration de l'assassinat de Rafic Hariri, ironiquement et immédiatement superposé à celui de la Saint-Valentin, ne sera aucunement l'exception qui confirme la règle. Pour trois raisons.
Un : celles et ceux qui y obéissaient les années précédentes, celles et ceux qui y obéiront aujourd'hui ont toutes et tous fini par (ou appris à) transcender la personne à qui l'hommage doit être rendu ; l'homme s'est effacé, devenu presque un peu statue du Commandeur, un peu ectoplasme ; l'individu a été littéralement aspiré par la foi d'un collectif ivre de liberté(s), d'ouverture(s) et de lumière(s) mais aussi, on ne le répétera jamais assez, pas ingrat : le collectif sait ce qu'il doit à cet individu - ou plutôt à sa mort.
Deux : celles et ceux qui occupaient les 14 février passés et qui occuperont aujourd'hui la place des Martyrs et les rues adjacentes ont férocement, impérativement, besoin de l'autre. De voir cet autre, de l'entendre, de le sentir, de le toucher, de ressentir concrètement, dans les frôlements de peaux et le mélange des odeurs, l'appartenance définitive à la même tribu. La jeune fille riche du Akkar qui rêve de boire un café avec Walid Joumblatt, le vieux monsieur fatigué de Ras-Beyrouth, les enfants pleins de rires du Chouf, la mère de famille de Jounieh qui ne rate pas une intervention télévisée de Saad Hariri, l'adolescent boutonneux de la Békaa qui donnerait tout pour faire le tour de Meerab aux côtés de Samir Geagea, l'expat revenu dans sa ville natale de Nabatiyeh tout heureux de se retrouver libre de choisir, tous ont partagé, tous partageront aujourd'hui, concrètement, loin de la virtualité bizarre de quelque document d'entente signé dans quelque église de banlieue (sud) et destiné à prévenir (prévenir contre quoi ? une invasion de l'hinterland kesrouanais par la wilaya de Jbeil ?), tous partageront donc les exactes mêmes valeurs : celles d'un Liban concrètement métissé, un Liban ouvert aux mondes, un Liban terre bénie pour les touristes et les investisseurs de tous poils, un Liban carrefour de mille et une cultures, un Liban fondamentalement égoïste parce que charité bien ordonnée commence par soi, un Liban apaisé parce que doté d'un État fort, un Liban retrouvé dans lequel toutes les identités meurtrières ont été dynamitées, régénérées en une seule : la libanaise. Le rituel de la place des Martyrs a ceci de puissant qu'il n'a pas honte d'afficher sa couleur ; son coming-out est bel et bien irréversible : place des Martyrs, on ne parle pas d'entente parce qu'on veut éviter le mot alliance ; on ne parle d'ailleurs même pas d'alliance, place des Martyrs, pourquoi le ferait-on : l'alliance, on la voit. Concrètement.
Trois : d'où qu'ils viennent, celles et ceux qui investiront aujourd'hui le centre-ville de Beyrouth auront, cette année beaucoup plus que les autres, l'envie et le besoin de venger, pacifiquement, démocratiquement, la capitale de leur pays ; de la laver à grandes eaux. D'où qu'ils viennent, ces femmes et ces hommes n'ont pas oublié le viol de la Cité, du cœur de la tribu, le 7 mai dernier, par ceux qui conservent encore, aveuglés par de dérisoires et illusoires fantasmes de suprématie, boursouflés d'inconscience et de condescendance, le cancérigène privilège des armes. D'où qu'ils viennent, ces femmes et ces hommes auront aujourd'hui à cœur d'effacer les images, les bruits et les fureurs de ce funeste mois de mai 2008.
Le rituel aura un goût particulier cette année ; la détermination de celles et ceux qui ont en partage la même vision, la même conception du Liban risque, en ce mois de février 2009, d'être décuplée, et elle ira, cette détermination, par quatre chemins.
Un : le Tribunal spécial pour le Liban, chargé de faire toute la lumière sur l'assassinat de Rafic Hariri et sur tous les attentats qui l'ont précédé et suivi, démarrera officiellement son œuvre au blanc dans un peu plus de deux semaines : le 1er mars précisément - cela fait donc quatre ans que les Libanais fantasment ce tribunal pendant que d'autres, ici et au-delà de la frontière est, en cauchemardent.
Deux : ceux qui, et notamment tous les pôles du 8 Mars, péroraient niaisement off et on the record sur le changement radical de postures et de positions de Barack Obama et de Hillary Clinton par rapport à leurs prédécesseurs respectifs, ceux qui pariaient, tout aussi niaisement, sur une dé-bushisation sinon quasi totale, du moins équivalente à la dé-chiraquisation des orientations de l'Elysée, de la politique US au Liban en ont été, cette semaine, pour leurs frais : aussi bien le président américain que sa secrétaire d'État ont officiellement apporté leur plein soutien au Tribunal spécial pour le Liban, exigeant que les responsables de cet horrible crime soient traduits en justice. Dont acte.
Trois : dans un peu plus de trois mois, le Liban connaîtra, dit-on, les législatives les plus cruciales de sa jeune histoire - à moins, prédisent ceux qui connaissent par cœur la mauvaise foi des Syriens et de leurs alliés libanais (d'hier comme d'aujourd'hui), qu'elles ne soient reportées pour cause de sondages de plus en plus favorables à un tandem 14 Mars-futur bloc centriste. Et ce report, celles et ceux qui referont aujourd'hui de la place des Martyrs un véritable placenta n'en veulent absolument pas.
Quatre : celles-là et ceux-là se rendent compte, un peu plus chaque jour, que quelque chose a changé dans le comportement des leaders de l'Alliance du 14 Mars ; que ces derniers ont visiblement (visiblement : tout reste à prouver) décidé, cette année, d'oublier, pour une fois, d'être le groupe le plus bête, le plus masochiste et le plus suicidaire du monde ; qu'ils ont visiblement compris que s'ils ne la jouaient pas hypersolidaires et dans un absolu esprit d'équipe, il valait vraiment mieux qu'ils ne la jouent pas du tout.
Il n'y a rien à dire : le rituel, en cette quatrième année, sera, comme la foule qui y obéira, nettement plus politique que sentimental(e), plus calme, plus réfléchi(e), moins bouillonnant(e), moins fiéreux(se) - et personne ne va s'en plaindre.

