Moins atlantique, plus européenne : à l’aube d’un deuxième mandat travailliste, la Grande-Bretagne de Tony Blair semble avoir pris quelque distance avec le grand frère américain pour se rapprocher des cousins européens, estiment plusieurs analystes. «Historiquement, les Britanniques ont toujours aimé se considérer comme un pont entre les États-Unis et l’Europe, observe Simon Reich, du Royal Institute of International Affairs (RIIA). Culturellement, nous pensons avoir beaucoup de choses en commun avec les Américains mais, à la réflexion, les choses sont plus compliquées. Américains et Britanniques, poursuit-il, ont partagé diverses affinités à différents stades de l’histoire». Il cite, pêle mêle, le fait de parler la même langue, que les États-Unis soient une ancienne colonie de la Couronne puis, au XXe siècle, la lutte contre le fascisme et le communisme. Les affinités entre Londres et Washington ont également été fortes lorsque leurs leaders partageaient les mêmes idées, souligne-t-il, rappelant les complicités Reagan-Thatcher ou, plus récemment, Clinton-Blair. Mais, affirme Simon Reich, «aucune de ces affinités n’existe aujourd’hui». Le président américain George W. Bush et Tony Blair «n’ont rien en commun», ajoute-t-il, et «les fondations qui ont uni Américains et Britanniques n’existent plus». De fait, sur deux des sujets qui dominent le débat géostratégique de ce début de siècle – le projet de bouclier antimissiles américain et la création d’une force de déploiement rapide européenne –, Londres a manifesté vis-à-vis de Washington, en particulier de la nouvelle Administration républicaine, une liberté de ton qui tranche avec le passé. C’est particulièrement vrai du bouclier antimissiles. Lorsque les conservateurs de William Hague – promis par les sondages à une retentissante défaite aux législatives du 7 juin – approuvent sans réserve le projet, Tony Blair fait preuve de la plus grande prudence, soucieux de ne pas heurter des alliés européens pour le moins réticents... et l’aile gauche de son parti. C’est un dossier «que nous devons étudier», se contente-t-il de déclarer aux Communes le 2 mai. «Il est important et normal que nous attendions une proposition ferme avant de faire part de notre décision». Le projet de bouclier antimissiles «pose un problème (à Tony Blair), car il divise le parti», dressant le New Labour contre la vieille garde travailliste, confirme le Pr Philip Towle, du centre d’études internationales de l’Université de Cambridge. «Des questions sont déjà posées au Parlement», note le Pr Towle, qui n’exclut pas des manifestations contre une éventuelle modernisation du radar de Fylingdales (nord de l’Angleterre), qui pourrait être intégré au réseau d’alerte avancée américain. Avec Washington, le courant ne passe plus aussi bien, poursuit-il, et «le fait que les travaillistes aient été aussi proches de (Bill) Clinton les rend suspects auprès de l’Administration Bush». Vilipendé quotidiennement par les conservateurs et une presse majoritairement europhobe, le projet de force de réaction rapide européenne a été défendu avec beaucoup de détermination par Tony Blair et son gouvernement. D’intenses précautions oratoires ont été prises par Londres pour expliquer à Washington que cet embryon d’armée européenne ne menaçait ni ne remplaçait l’Otan. Mais, en novembre dernier à Bruxelles, la Grande-Bretagne s’est engagée à «mettre au pot commun» européen quelque 12 500 hommes (sur un total de 60 000), des navires de guerre et des avions de combat. «Les Britanniques n’ont plus à Washington l’influence qu’ils avaient auparavant, constate Simon Reich. S’ils sont placés dans un scénario où les Américains les repoussent, vers quoi d’autre (que l’Europe) peuvent-ils se tourner ?»
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