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"Western" de Manuel Poirier Du système D considéré comme système philosophique

REPORTAGE
03/01/1998
Réunis en un collège d’électeurs, quelque deux cents correspondants de la presse étrangère en poste à Paris décernent chaque année des «Lumières» aux œuvres les plus saillantes de la production cinématographique française. Si «Marius et Jeannette» a obtenu le «Lumière» du meilleur film 1997, celui du meilleur scénario est allé à «Western» de Manuel Poirier dont le succès ne s’est pas démenti depuis sa sortie. Ce road movie situé en Bretagne continue donc son petit bonhomme de chemin, avec peut-être à l’horizon l’oscar du meilleur film étranger. C’est en effet la seule œuvre française sélectionnée jusqu’ici pour la grande compétition hollywoodienne. «Bonjour la France!» est un jeu très simple, qui ne ressemble en rien aux casse-tête radiophoniques et télévisuels, si exigeants au chapitre de la culture générale. Là, on ne gagne pas des cent et des mille — l’expression question à mille francs est passée dans le langage courant pour désigner une quelconque colle — mais que n’apprend-on pas sur ses contemporains! «Bonjour la France!» a été inventé par un Africain prénommé Baptiste ou plutôt, comme on croit être en droit de le supposer, par Manuel Poirier, scénariste et réalisateur de «Western». Mais après tout, il n’est pas impossible que celui-ci en ait piqué l’idée à un vrai Noir, peut-être lui aussi prénommé Baptiste. Tout «Western» est tissé de détails de ce genre, qui pourraient faire la trame de notre vie ou de celle de notre voisin de palier. Baptiste initie à son jeu Paco et Nino rencontrés par hasard et aussitôt devenus ses potes. Ils s’attablent à une terrasse de café puis, à tour de rôle, lancent un «Bonjour!» à haute et intelligible voix aux inconnus qui déambulent dans la rue. Et les réactions sont aussi diverses que les passants. C’est quelquefois un bonjour amusé ou narquois mais, plus souvent, un salut machinal ou distant, sinon carrément condescendant. Quant à celui qui, la baguette sous le bras, répond à Baptiste: «Retourne dans ton pays!», on devine sans peine le triste sire qu’il est et pour quel parti il vote. Le sujet du film ne réside évidemment pas dans ce gag, mais il n’est pas indifférent que les trois meneurs du jeu — qui a valeur de test pour la France comme elle va — soient tous trois étrangers. On ne reverra pas le truculent Baptiste au-delà de cette séquence, mais Paco et Sacha continueront de faire route ensemble le long des côtes sauvages du Finistère. Une circonstance fortuite les a réunis et, comme d’autres cinéastes choisissent de filmer des cascades en série, Manuel Poirier semble avoir décidé de construire son œuvre sur un enchaînement d’aléas. C’est dans le port du Guilvinec que tout commence quand un Catalan représentant en chaussures, dupé par un faux autostoppeur, se fait voler sa voiture. Il le retrouvera dans un village voisin et le tabassera dans les règles de l’art, après quoi ils deviendront les meilleurs amis du monde, à la vie, à la mort, comme c’est parfois le cas quand les choses débutent aussi mal. Un choix existentiel L’un (Sergi Lopez) est un beau gaillard auquel les femmes ne résistent pas. L’autre (Sacha Bourdo), famélique et clownesque, se disant russe d’origine italienne — le contraire eût semblé plus plausible! — a de la peine à les séduire. Un drôle de personnage qui, pour s’exprimer par approximations et circonlocutions, n’en va pas moins au bout de ses raisonnements. «Faire la route», comme il dit, c’est son choix existentiel. Et Paco, qui a perdu son emploi, décide de lui emboîter le pas. Voilà donc les deux compères partis à la conquête de l’Ouest, conquête par antiphrase, à la petite semaine, d’où ce titre de «Western» et le choix du format cinémascope pour exalter davantage leur projet. «On va où,» demande Paco, et Nino chez qui l’on sent une volonté délibérée de s’égarer, de perdre ses repères, de ne jamais marquer son territoire, lui répond: «On n’a pas besoin d’aller quelque part». Des meuglements approbateurs montent aussitôt d’un pré voisin où, pour leur part, les vaches semblent avoir résolu le problème. Réunissant leurs différences, ces deux étrangers qui ne sont pas précisément des paumés puisqu’ils ont gardé la faculté de réfléchir et d’aligner des pensées cohérentes, vont désormais vivre dans les interstices de la société, érigeant leur système D en système philosophique. Les expédients sont imaginés à mesure et, dans une séquence aussi drôle que métaphorique, on voit Paco et Nino marcher sur les mains le long d’une route. Cette grisante liberté qu’ils savourent, Manuel Poirier semble avoir calqué dessus son film aux allures de parabole émaillée de réflexions anthologiques du genre: «Parfois, on dit plus facilement la vérité avec des mensonges» ou: «Je préfère être fumeur à la campagne que non fumeur à la ville». Ajoutons que, pour finir, Paco essuie une déconvenue sentimentale alors que, sans trop la ramener, Nino s’installe dans le rôle d’un Don Juan triomphant. Comme quoi il y a parfois une justice. Dans «Western», Manuel Poirier a élevé l’impromptu, le décousu et le coq-à-l’âne à la hauteur du grand art. Son scénario, on devine qu’il l’a écrit à partir d’un prétexte ténu, en faisant en quelque sorte du remplissage. Mais c’est un remplissage qui confine au génie, et l’on aimerai bien le voir former quelques scénaristes pour requinquer un cinéma français souvent en mal d’inspiration.

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