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Monde arabe : que reste-t-il de nos espoirs ? - Édito - Hors Série

Il suffit d’une étincelle...


Il suffit d’une étincelle...

Une illustration originale de Boutros Al Maari

Il fut un temps où la voie semblait toute tracée. En Syrie, le père mourait. Son fils lui succédait. Après Hafez, Bachar. Et après Bachar, croyait-on, Hafez junior. « Pourquoi ? » demandaient les enfants. « C’est ainsi », répondaient les grands. Un peu comme le jour cède à la nuit, ou le printemps à l’été (voire parfois à l’hiver…). Comme une évidence devenue fatalité : sur ces terres où prospèrent régimes autoritaires, guerre sans fin et des espoirs contrariés, rien – des citoyennetés empêchées au marasme économique et social en passant par cet horizon commun qu’est la cause palestinienne – ne semblait pouvoir véritablement changer.
Puis, en décembre 2010, ce carcan s’est fissuré. De Tunis au Caire, de Sanaa à Manama, de Tripoli à Damas, des femmes et des hommes ont renversé la table, brisé le mur de la peur et désacralisé les tyrans. L’issue était incertaine, tous les possibles semblaient ouverts. Oser défier les régimes collectivement et au grand jour, c’était déjà repousser les limites de l’imaginaire et de l’imaginable. En décembre 2018, rebelote, une deuxième vague ravive la flamme : au Soudan d’abord, puis en Algérie, en Irak et au Liban.

Près de seize ans plus tard, les lendemains ne chantent plus guère, sauf quelques refrains mélancoliques d’une espérance déjà dépassée. Entre-temps, de la Tunisie à l’Égypte, la contre-révolution a repris le dessus. Ailleurs, en Libye, au Yémen ou encore au Soudan, les promesses ont été dévorées par les armes et des sociétés entières restent prises en otage.

L’histoire n’est cependant pas un couloir à sens unique. Le 8 décembre 2024, après plus d’un demi-siècle de règne familial et près de quatorze années de guerre, le régime Assad, l’une des dictatures les plus sanguinaires de l’époque contemporaine, s’est effondré. Mais la Syrie demeure fracturée, hantée par les crimes impunis et livrée aux convoitises étrangères. Et si certains voient dans ce clair-obscur les premières lueurs d’un avenir commun, d’autres redoutent déjà un nouveau règne de la violence.
Surtout, cet espoir encore indéfini est indissociable des conditions de sa naissance et de la grande recomposition géopolitique à l’œuvre depuis le 7 octobre 2023. Les massacres de civils et les prises d’otage perpétrés par le Hamas en Israël ce jour-là ont brutalement replacé au centre de l’attention mondiale une question palestinienne que d’aucuns voulaient enterrer. « La guerre de Gaza marque la fin d’une illusion », écrivait aussi notre directeur, Anthony Samrani, dans un éditorial publié un an après les massacres : celle d’un ordre international fondé sur autre chose que la loi du plus fort. De Gaza anéantie à la Cisjordanie dépecée, la possibilité, pour un peuple, de vivre sur sa terre et d’y construire un avenir collectif est, enfin, plus que jamais menacée d’être enterrée au moment même où la cause palestinienne suscite un élan de solidarité inédit dans les sociétés civiles du monde entier.

Quant au Liban, il s’est retrouvé, une fois encore, en première ligne. Le soulèvement d’octobre 2019 avait porté un désir de justice sociale, d’État et d’émancipation du système confessionnel. Cet élan a été emporté par l’effondrement économique et la guerre des axes que lui a imposée à deux reprises le Hezbollah au nom d’intérêts étrangers. Livré à la puissance de feu israélienne et confronté à une occupation qui menace de s’installer durablement, le Liban voit se rouvrir les blessures d’hier, au moment même où il doit se reconstruire.

Un même mot relie ces tragédies : l’impunité. Celle d’Israël qui pousse toujours plus loin l’usage de la force sans avoir à répondre de ses actes. Celle de régimes arabes qui emprisonnent, torturent et font disparaître. Celle de la République islamique d’Iran qui massacre à huis clos et qui, à travers son réseau de milices, est prête à sacrifier les populations de toute une région pour assurer sa survie. Celle, enfin, des États-Unis, qui ont achevé de miner la crédibilité de cette boussole que demeurait l’ordre juridique bâti au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

À suivre cette histoire au jour le jour, on finit parfois par manquer de recul sur ce qu’elle dessine, surtout quand, depuis Beyrouth, le fracas des bombes ne laisse même plus le temps de penser à ce qui se joue. C’est aussi pour reprendre ce souffle que L’OLJ a choisi de s’associer cette année aux Nouvelles Rencontres d’Averroès, organisées autour du thème « Franchir/s’affranchir ». Le festival et ce supplément nous offrent l’occasion de suspendre un instant le rythme de l’urgence, de relier les fils que l’actualité disperse et de regarder, sur le temps long, ce que quinze années de bouleversements racontent de la région, de ses habitants et de leurs aspirations. C’est enfin une manière de renouer les fils d’une conversation fragilisée, entre les deux rives de la Méditerranée comme au sein de sociétés arabes de plus en plus polarisées.

Ce supplément est né de ce constat. Ses analyses, ses opinions – souvent tranchées –, ses témoignages et ses reportages ne prétendent ni épuiser le sujet ni raconter toute l’histoire. Ils suivent quelques lignes de fracture, explorent ce que la culture préserve quand la politique détruit et cherchent ce qui continue de bouger sous la surface. Que veut dire « penser l’avenir » ? Est-il encore permis d’espérer ? Car l’échec n’efface pas les expériences vécues. Et c’est sans doute de ce patrimoine que pourra à nouveau jaillir l’étincelle de la liberté. Revenir sur cette mémoire douloureuse, c’est chercher à empêcher la reproduction du pire. C’est aussi recueillir les « futurs perdus » – pour reprendre une expression du philosophe britannique Mark Fisher –, ceux qui auraient pu advenir et ne sont pas advenus, afin de rouvrir l’horizon du peut-être. « Le réel quelquefois désaltère l’espérance, écrivait René Char. C’est pourquoi, contre toute attente, l’espérance survit. »

***

Du 28 octobre au 1er novembre 2026, « L’Orient-Le Jour » s’associe pour la première fois aux Nouvelles Rencontres d'Averroès pour contribuer à sa programmation. Créé en 1994, ce rendez-vous marseillais de débats, de rencontres et de soirées artistiques invite à penser le monde contemporain à partir de l’espace méditerranéen. Cette édition clôture la Saison Méditerranée en France. Publié avec le soutien de l’Institut français du Liban, ce hors-série est distribué aux festivaliers à Marseille et aux lecteurs de « L’OLJ » au Liban.

Il fut un temps où la voie semblait toute tracée. En Syrie, le père mourait. Son fils lui succédait. Après Hafez, Bachar. Et après Bachar, croyait-on, Hafez junior. « Pourquoi ? » demandaient les enfants. « C’est ainsi », répondaient les grands. Un peu comme le jour cède à la nuit, ou le printemps à l’été (voire parfois à l’hiver…). Comme une évidence devenue fatalité : sur ces terres où prospèrent régimes autoritaires, guerre sans fin et des espoirs contrariés, rien – des citoyennetés empêchées au marasme économique et social en passant par cet horizon commun qu’est la cause palestinienne – ne semblait pouvoir véritablement changer. Puis, en décembre 2010, ce carcan s’est fissuré. De Tunis au Caire, de Sanaa à Manama, de Tripoli à Damas, des femmes et des hommes ont renversé la table,...
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