Un Palestinien porte un garçon à travers les décombres d’une maison visée par des frappes aériennes israéliennes à al-Zawayda, dans le centre de la bande de Gaza, le 11 octobre 2026, après que l’armée israélienne a appelé les habitants à évacuer la veille au soir. Photo Eyad Baba/AFP
Depuis 2011, les peuples arabes ploient sous le fardeau d’un lourd héritage de blessures. Les soulèvements populaires se sont heurtés au mur d’airain de l’autoritarisme. En Égypte, en Syrie, en Tunisie, en Libye, au Yémen et au Soudan, les scènes de tueries, d’exodes forcés, d’arrestations et de disparitions se sont multipliées au point de s’inscrire dans la mémoire du quotidien. Elles se sont insinuées dans la conscience collective pour y faire sourdre une véritable forêt de troubles psychiques, aux ombres denses et aux racines inextricablement entrelacées.
Torturés et incarcérés, les corps se sont effondrés et les âmes se sont brisées entre des patries répulsives et des exils impitoyables. L’humiliation est double : celle du dénuement chez soi, et du déracinement ailleurs. Ces amertumes se sont accumulées, métamorphosant ceux qui les portent en des êtres fragiles, oscillant entre le désir de survivre et la tentation du néant. Pendant ce temps, les systèmes politiques et sociaux continuent d’alimenter ce fléau, la répression et le racisme – notamment contre les déplacés et les réfugiés dans les pays arabes eux-mêmes – s’enracinent davantage, d’année en année, avec une vigueur sans cesse renouvelée et implacable.
Les générations héritent de cette douleur comme elles héritent des traits d’un visage ou du timbre d’une voix. Chaque enfant qui naît dans cette aire géographique devient ainsi l’héritier d’une mélancolie qu’il n’a pas choisie et qu’il porte dans son inconscient, avant même d’en saisir le sens. Les récits familiaux, annales des arrestations, des guerres, du déplacement qui s’ensuit et des pertes, se muent en rituel oral de transmission, au fil des repas et des veillées. La mémoire collective devient alors une archive vivante des blessures, qui s’étoffe avec chaque nouvelle génération, pèse toujours plus lourd et finit, avec le temps, par faire partie intégrante de l’identité elle-même. L’oubli devient ainsi un luxe inaccessible et les peuples traînent leur passé partout où ils vont, comme s’ils voyageaient avec leurs plaies aussi bien qu’avec leurs passeports, pour autant qu’ils en possèdent.
La rupture du 7-Octobre
Puis vint le 7-Octobre, transformant cette tristesse politique en une vaste élégie existentialiste. Le monde arabe vit alors, sidéré et impuissant, déferler sur les écrans les images du génocide à Gaza : un blocus qui broie les corps, une famine qui décime les enfants, des bombardements qui, en un clin d’œil, rayent de la carte des maisons entières, alors que le monde détourne le regard.
Face à ce spectacle effroyable, les populations se sont enfoncées dans un mutisme qui déborde les frontières du politique pour envahir l’existence tout entière, là où les leviers de la participation leur sont arrachés et où leurs destins se décident entre les mains des appareils sécuritaires.
Au cœur de cet effacement, chacun s’est mis en quête d’un sens à sa propre vie, retranché dans son projet personnel. Le théâtre, le chant, l’écriture et la danse sont devenus, pour une large part, des pratiques individuelles, empruntant parfois les apparences du collectif. Et pourtant, c’est souvent au cœur de ces démarches solitaires que la blessure commune trouve ses premiers mots. Le repli sur soi est devenu l’ultime refuge, et la réconciliation avec soi-même, une aspiration suprême.
Avec le déclin des organisations politiques, sociales et culturelles dans notre région, la notion du salut individuel s’impose avec une force grandissante, comme si la survie de l’individu suffisait à accomplir son devoir dans un monde impitoyable. Ce salut demeure pourtant un mirage, car le missile israélien qui s’abat sur une maison à Beyrouth, à Gaza ou à Damas ne distingue pas le résistant armé du civil, frappant l’un et l’autre d’une aveugle indifférence. Quant aux régimes autoritaires arabes, comme l’a révélé clairement l’expérience syrienne, la vie d’un être humain vaut moins à leurs yeux qu’un mégot de cigarette écrasé, pour reprendre les mots immortels du grand romancier Abdul Rahman Mounif.
L’art comme témoin
Le capitalisme a décelé dans notre blessure collective une occasion financière rêvée : les cabinets de psychothérapie aux tarifs exorbitants se sont multipliés, véhiculant la doctrine d’un salut individuel et enfermant les relations humaines dans des dichotomies étriquées telles que le « sain » et le « toxique ». Une telle approche se détourne des racines de cette souffrance, feignant d’ignorer que l’ensemble de nos tourments psychiques prennent naissance et s’épanouissent au sein même de ces systèmes politiques, économiques, sociaux mais aussi confessionnels.
Mais au plus fort de la détresse, l’art et l’écriture demeurent les témoins inaltérables de ce qui s’est produit. Ils préservent la mémoire et donnent aux meurtrissures des mots pour s’exprimer, même lorsqu’ils sont incapables de les guérir entièrement. Une modeste forme de résistance face au grand effacement, une tentative de maintenir vive la flamme de la conscience jusqu’à ce que vienne le temps du véritable changement. Car dans une région en proie au désespoir, des groupes lucides savent qu’il faudra retrouver la voie de l’action commune.
Peut-être la reconquête de notre identité volée commencera-t-elle par un détail infime : une voix qui s’élève au milieu de la foule, une main qui se tend vers une autre, jusqu’à ce que, de ces gestes épars, se tisse une trame collective capable d’affronter les longues ombres qui nous écrasent.
Traduit de l’arabe par Sabine Taoukjian
Ahmad ABDEL HALIM